© Thomas Chéné

Entretien avec Bertrand Tavernier

Bertrand Tavernier est mort jeudi 25 mars à 79 ans. En 2017, il avait rencontré Laurent Delmas pour parler cinéma et voyage.

Cinéaste cinéphile, Bertrand Tavernier réalisa son premier film à Lyon, sa ville natale. Mais, il n’a cessé depuis d’arpenter le monde, infatigable voyageur amoureux des trains et des terres étrangères. Du Rhône au Mississippi, en passant par le Japon, tours et détours en compagnie d’un intarissable raconteur d’histoires qui transforme chaque voyage en une aventure haute en couleur.

Vous souvenez-vous de votre premier voyage ?

J’ai dû voyager très tôt par nécessité médicale : enfant, je suis allé à Saint-Gervais en sanatorium à plusieurs reprises. Mais je n’ai pas de véritables souvenirs de ces premiers déplacements. Je me souviens très bien en revanche des fois où ma mère m’a emmené avec l’une de mes sœurs à Sainte-Maxime, dans la maison familiale de la Côte d’Azur. Soit nous prenions le train en seconde classe, le Train bleu ou le PLM, depuis Paris jusqu’à Saint-Raphaël et l’on voyageait toute la nuit. On s’arrêtait à Laroche-Migennes, à Dijon, à Lyon, entre autres. Et dans chaque gare, des gens vendaient sur le quai du café évidemment, mais également des oreillers et des couvertures ! Ce qui, soit dit en passant, était bien utile quand nous n’étions pas dans des couchettes, mais dans des compartiments de jour. Ou bien le voyage se faisait dans la Simca 1000 maternelle. Et nous respections à chaque fois quelques rituels solidement établis comme le déjeuner à Avallon, à l’Hôtel de la Poste, la nuit passée à Lyon chez mes grands-mères puis un déjeuner à Aix-en-Provence avant d’arriver enfin à Sainte-Maxime. Ma mère était une excellente cuisinière et une gastronome exigeante. Il n’était pas question pour elle de s’arrêter n’importe où pour manger : elle avait ses restaurants favoris, dont certains « routiers », qui servaient une nourriture excellente pour des prix défiant toute concurrence dans une formidable ambiance conviviale. Mais l’un de ces voyages automobiles est resté gravé dans ma mémoire, car on a dû crever sept fois ! C’était en fait peu de temps après la guerre et les pneus étaient souvent de mauvaise qualité.

C’était une façon également de découvrir la France et ses paysages.

Absolument. D’autant plus qu’en voiture nous empruntions la Nationale 7 de bout en bout puisque les autoroutes n’existaient pas encore. Pas plus que n’existaient d’ailleurs à l’entrée de chaque ville, petite ou grande, ces abominables ronds-points que nous connaissons maintenant et qui enlaidissent de façon insupportable le passage de la campagne à la ville. Alors qu’auparavant ces approches étaient magnifiques : on découvrait progressivement certaines villes avec un vrai bonheur. Je ne conduis pas, mais j’aime qu’on me promène en voiture, ou plus précisément j’aimais, car désormais je ne retrouve plus ce plaisir de traverser des villes et d’en découvrir les charmes. Je me souviens d’ailleurs que chacune d’entre elles avait sa spécialité ! Ici les balais, là, les poteries ou bien encore telle spécialité gourmande à l’instar d’une boisson alcoolisée à Tain-L’Hermitage, « L’Arquebuse » dans la fabrication de laquelle intervient un nombre incroyable de plantes et dont je reste toujours friand !

Votre premier film, L’Horloger de Saint-Paul, commence dans un train et vous filmerez à plusieurs reprises des trains. Est-ce votre moyen de voyager favori ?

Je suis un amoureux du train. En effet, j’adore ce moyen de transport. J’aime beaucoup par exemple l’atmosphère des gares : il y existe une véritable poésie que je n’ai jamais trouvée dans les aéroports. J’ai même un grand faible pour les trains à vapeur et les trams. Je garde un souvenir ému des T2, ces wagons-lits de seconde classe qui me conduisait jusqu’à la Côte d’Azur quand j’étais devenu adulte. Pendant des années, c’est ainsi que je me rendais au Festival de Cannes. Et d’ailleurs, je détestais l’avion et plus encore le trajet toujours embouteillé de Nice à Cannes. Je me souviens également des wagons restaurants de mon enfance. C’était l’une des grandes distractions du voyage en train. On avait une merveilleuse impression de luxe, même si la qualité n’était pas forcément au rendez-vous avec notamment un tropisme étrange pour le veau et le petit pois, légume omniprésent et sans relief ! Pour autant, je ne cultive pas une nostalgie mortifère. J’apprécie les trains à grande vitesse, beaucoup moins polluants. À leur propos, je me suis toujours demandé pourquoi dans le TGV français on ne trouverait pas un service semblable à celui de son homologue nippon, le Shinkansen. Dans ce dernier, quand on traverse une ville, des serveurs passent parmi les voyageurs avec des plateaux sur lesquels on trouve les spécialités locales de la ville en question. Pourquoi la SNCF ne fait-elle pas de même ? Dans ces trains bourrés de touristes, ce serait malin de vendre la fameuse et délicieuse pogne aux pralines quand on passe à Romans… Proposition iconoclaste assurément à l’heure où la SNCF ne cesse de déléguer ce type de services à des sociétés extérieures dont c’est le dernier des soucis.

Ces premiers souvenirs restent français…

Non, en fait j’ai beaucoup voyagé et très tôt, y compris à l’étranger. Mes parents m’emmenaient souvent en Angleterre et d’abord pour des raisons linguistiques. C’est ainsi que j’ai découvert Londres dont j’ai beaucoup apprécié les charmes. Un peu plus tard, quand j’ai commencé à gagner ma vie, c’est aux États-Unis que j’ai fait mon premier grand voyage. En compagnie de mon ami Robert Benayoun, je suis allé de New York à Los Angeles en bus et la motivation principale était clairement notre amour le cinéma américain. Je me souviens que le billet coûtait 99 dollars et qu’il était valable 99 jours ! Nous voulions confronter les films et les paysages réels en découvrant New York, Time Square, les grands musées puis durant trois jours le trajet jusqu’à Los Angeles en dormant dans le bus. Je me souviens que nous avions fait une halte à Sante Fe où nous avions visité des cavernes habitées par des Indiens troglodytes. Mais quand je suis arrivé à Los Angeles, j’ai très vite dépensé tout mon argent en frais de taxi ! J’avais à chaque fois les yeux rivés sur le compteur du taxi et je voyais les chiffres défiler à toute allure ! On dépensait des sommes folles et je n’avais pas de carte bleue. De fait, je n’avais pas anticipé l’immensité de la ville et j’ai dû en catastrophe demander à une vieille tante de m’envoyer de l’argent depuis la France afin de pouvoir continuer mon voyage. Un soir, nous avions été invités à dîner par un producteur de cinéma qui habitait en fait plus de 100 kilomètres, alors qu’il nous avait assuré vivre à deux pas d’où nous étions nous-mêmes. Heureusement, ce soir-là nous avions décidé de louer une voiture. Ce premier voyage aux États-Unis fut le premier d’une très longue suite de déplacements à travers le monde entier. Je n’ai pas cessé de voyager depuis cette première expérience.

Vous avez d’ailleurs à tort une image de cinéaste sédentaire hexagonal.

En effet, même s’il est vrai que j’ai beaucoup tourné en France, y compris en allant dans des régions où l’on ne tournait pas beaucoup comme l’Ardèche pour Le Juge et l’Assassin, ou bien encore la haute-vallée de l’Aude pour La Passion Béatrice. Mais surtout, j’ai souvent franchi les frontières de la France. J’ai ainsi tourné La Mort en direct à Glasgow, ville fort peu montrée au cinéma. Aucun producteur britannique n’avait d’ailleurs voulu prendre le risque de produire un film qui avait pour cadre une ville qu’ils jugeaient carrément dangereuse. Or, ce fut le tournage le plus facile que j’ai jamais fait ! Je garde un merveilleux souvenir de ces Écossais hyper francophiles de surcroît avec lesquels j’ai adoré travailler. Et la plupart d’entre eux étaient d’une générosité à toute épreuve : j’ai ainsi découvert que la prétendue pingrerie des Écossais n’est qu’une vaste plaisanterie. À partir de là, j’ai toujours trouvé que la diplomatie française par exemple était ingrate avec l’Écosse. Nous devrions cultiver des relations plus étroites avec cette région qui nous aime tant. Les relations avec les Écossais sont à mes yeux beaucoup plus faciles qu’avec les Anglais. L’Écosse est l’un des pays qui m’ont fait la plus grande impression.

Quels sont vos souvenirs de Glasgow ?

Ce fut un véritable choc en découvrant la ville. J’y avais été invité par l’Alliance française, vous savez ces lieux si précieux qu’à plusieurs reprises différents titulaires du Quai d’Orsay ont essayé de supprimer et dont j’ai pu voir partout et à quel point ils étaient de véritables îlots de rayonnement culturel pour notre pays. Et c’est ce premier contact qui m’a tout de suite donné l’idée et l’envie de tourner un film dans cette ville.

Un autre de vos films, Holy Lola, vous a conduit au Cambodge.

Et c’est un pays que j’ai littéralement adoré. La première fois que j’y suis allé, c’est en sachant que j’allais y revenir pour tourner ce film. Pour tourner cette histoire d’adoption par des parents français, il avait été un temps question de tourner au Vietnam. Mais finalement nous nous étions tournés vers le Cambodge. J’ai très vite compris que la corruption, omniprésente, allait compliquer la situation. J’avais deux choix : soit me comporter comme le cinéma hollywoodien et traiter les Cambodgiens comme de purs exécutants, soit, comme me l’a suggéré mon ami et collègue Rithy Pahn, profiter de l’occasion pour former des Cambodgiens au cinéma. J’ai évidemment retenu cette seconde option. Seuls les chefs d’équipe étaient français, tous les autres techniciens étaient cambodgiens. On avait ainsi un formidable directeur de production cambodgien qui depuis est devenu le directeur de l’équivalent cambodgien de notre CNC (Centre national de la Cinématographie). Ce fut un bonheur de travailler avec tous ces gens dans ce pays magnifique et dont la cuisine, qui plus est, est absolument fabuleuse. Je suis d’ailleurs retourné au Cambodge deux ou trois fois depuis ce tournage, avant que le tourisme de masse n’impose sa loi. Il y aura hélas ! bientôt plus d’hôtels que d’habitation, si l’on n’y prend garde (…)

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Écrit par
Laurent Delmas
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