Ancien hockeyeur, François-Henri Désérable a troqué sa crosse contre un stylo. De ses voyages, il rapporte des récits qui ont le goût âpre de la route. Dans son dernier ouvrage Chagrin d’un chant inachevé, paru chez Gallimard, il nous emporte sur la route de Che Guevara en Amérique du Sud.
Que représentait le Che pour toi ? Tu avais son poster dans ta chambre d’ado ?
C’est vrai que sa photo s’est retrouvée dans la chambre de beaucoup d’adolescents dans le monde, sans qu’ils sachent toujours qui était cet homme. C’était mon cas. J’ai appris plus tard qui il était en m’intéressant au personnage. Je continue à avoir beaucoup de sympathie pour Guevara. Alors oui, je sais qu’il lui est arrivé d’être violent, parce qu’il a tenté de renverser des gouvernements dictatoriaux. Mais par définition, on ne pouvait pas les renverser par les urnes. Je n’ai pas de complaisance particulière à son égard, mais je ne veux pas non plus peindre sa vie comme le font ses détracteurs, c’est-à-dire plus noire que noire à la manière d’un Soulages au carré.
Dans ce livre plein d’humour, la politique a aussi sa place notamment quand tu te rends dans un bidonville de chaque grande ville sud-américaine
Oui, parce qu’il y a beaucoup d’habitants qui vivent dans le bidonvilles. Si je me contente de visiter les lieux qui ont le picot trois marcheurs dans le guide du Routard, c’est très sympa, mais je cours le risque de faire une version un plus littéraire du guide. Et surtout je traverserai des pays sans être en prise avec leurs réalités socio-économiques. En ethnologue amateur, je cherche à comprendre les conditions de vie de ceux que les autorités voudraient dérober aux yeux des étrangers. Et il se trouve que l’un des moments les plus forts de ce voyage ont été dans un bidonville à Lima, sur une colline.
C’est vraiment le moment le plus guévariste du livre.
Oui, parce que sur un versant de cette colline, de très riches ont fait bâtir des villas magnifiques avec des piscines à débordement. Elles sont cernées de gazon bien vert continuellement arrosé par des tuyaux d’arrosage automatique. Et sur l’autre versant, il y a des cabanes avec des planches mal équarries, des toits de tôle sur lesquels on a posé des pneus et des cailloux. Ils servent à éviter que les planches ne s’envolent au premier coup de vent. Et entre les deux, les riches ont fait construire tout le long de la crête, un mur d’une dizaine de kilomètres de long qu’ils appellent simplement “El muro”. Ceux qui vivent dans le bidonville l’appellent “El muro de la vergüenza”, le mur de la honte. C’est peut-être l’un des seuls murs de ségrégation économique et sociale au sein de la ville.
Et quand j’ai vu une fillette qui vivait dans la misère la plus exécrable, la plus atroce, je me suis dit que lorsqu’elle découvrira un jour qui était Che Guevara, cela voudra dire quelque chose pour elle. Elle apprendra que c’était quelqu’un mû par un sentiment de révolte face à l’injustice faite aux miséreux, aux petits, aux obscurs, aux sans-grades, aux laissés-pour-compte de ce monde.

Un grand entretien est à retrouver dans AR N°74, disponible en kiosque et sur notre site.
