Traquenard à Zanzibar

 

Cher Aller retour,

 

Je t’écris de Zanzibar et il y a trois choses à savoir sur cette petite île baignant dans l’océan indien à quelques encablures de la côte tanzanienne :

 – Elle a longtemps été le premier producteur mondial de clou de girofle. 

– Elle fut pendant des siècles la plaque tournante de l’esclavagisme arabo-persan.

– Stone Town, sa capitale, est le lieu de naissance de Freddy Mercury.

Voilà ce que tu pourras lire dans n’importe quel guide de voyage. Ce qu’on ne te dira pas, en revanche, c’est que les hôtels semblent tenus de diffuser Bohemian Rhapsody du cher Freddy et son groupe Queen 19 fois par jour. Hôtels où, la plupart du temps, la sécurité est assurée par d’authentiques guerriers Massaïs, costume traditionnel et machette au flanc, qui saluent le client d’un chaleureux « Jambo, tutto bene ?» Oui, les établissements du coin sont fréquentés essentiellement par des Italiens, ce qui produit un exotisme ambivalent, incongru dans ces contrées swahilies. 

Désagréments somme toute mineurs quand on évolue en territoire touristique balisé. Il suffit d’un pas de côté pour s’en affranchir. Enfourcher un scooter, sillonner l’île et traverser ses villages. Je vais te dire un secret : il n’y a rien de plus absorbant que de regarder défiler la vie sur une route en Afrique. Je roule depuis une centaine de mètres, je suis déjà bien absorbé, et un policier me fait signe de m’arrêter. Tout va bien, j’ai prévu des petites coupures. Le flic me demande mon permis, avant de m’expliquer que je suis censé détenir une autorisation spéciale (c’est faux, je suis en règle). Puis il m’informe que je n’ai pas actionné mon clignotant avant de me garer. Ce qui constitue une double infraction. Bon. Le mec n’a pas l’air très sûr de lui, il tourne autour du pot. Crache le morceau, mon gars. Je te file ma monnaie et je me barre. J’ai une île à parcourir, moi ! 

– Vous devrez aller au tribunal demain (c’est ça, ouais). 

J’accélère le mouvement :

– Et il n’y a pas un autre moyen de régler ça? 

– Oui, vous pouvez payer tout de suite. Ça fera 20 dollars.  Dis donc camarade, c’est bien tenté, mais il ne faudrait pas me prendre pour un jambon non plus. Le bakchich commun, c’est un dollar. Je veux bien payer le tarif touriste parce que je suis un touriste, je sais que ton salaire est bas et je me plie aux usages de la corruption locale, mais n’exagère pas (je tourne ça de manière un peu plus diplomatique, bien sûr). 

– Alors, va pour 10 dollars. 

– C’est encore un peu cher.  Je négocie comme si j’achetais un paréo, c’est absurde. Air suppliant du pandore :

– Allez, 5 dollars. Tu as fait deux infractions quand même.

Je lui donne un billet qui équivaut à deux dollars. Il me rend mon permis et me remercie. 

Mais c’est moi qui te remercie, cher policier voleur, tu m’as donné de la matière pour ma carte postale dans Aller /Retour. Et puis moi je m’en fous, de ces deux dollars. Ce n’est pas le cas du serveur de l’hôtel, un garçon qui gagne 70 dollars par mois. Il les sent douloureusement passer, lui, les petits rackets quotidiens de la police. Quand je lui raconte ma mésaventure, il soupire, fataliste et souriant :

– What can we do, my friend? This is Africa.  

Partager
Écrit par
Julien Blanc-Gras

Né en 1976, Julien Blanc-Gras est un écrivain et journaliste-reporter.
Après des études de journalisme à Grenoble, il obtient un DEUG d’histoire puis une maîtrise en journalisme, puis à Hull en Angleterre.

En 2005, il publie au Diable vauvert, « Gringoland », qui conte un périple latino-américain et sera ensuite lauréat du festival du Premier Roman de Chambéry et « Talents à découvrir » des librairies Cultura.

En 2008, il publie « Comment devenir un dieu vivant », une comédie apocalyptique déjantée, puis « Touriste » en 2011, et « Géorama » en 2014.

Il a également séjourné aux îles Kiribati à l’automne 2011 pour réaliser son livre, « Paradis (avant liquidation) » (2013).

Voir tous les articles