Séoul Express

 

Cher A/R,

Je t’écris de Séoul où il fait beau et où je m’amuse bien. Je passe ici en quatrième vitesse et j’en profite pour te donner deux ou trois impressions.

La Corée du Sud est l’un des pays où l’on travaille le plus au monde, c’est aussi l’un de ceux où l’on se suicide le plus, et on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y a un lien entre les deux. Comme tu le sais, le miracle économique coréen est sans précédent. C’était le tiers-monde il y a 30 ans et aujourd’hui ils ont des supermarchés virtuels dans le métro, grâce auxquels on peut faire ses courses en photographiant des codes-barres avec son smartphone avant d’être livré à domicile. En Corée du nord aussi, les supermarchés sont virtuels, mais pas pour les mêmes raisons.

Je ne te ferai pas l’affront de t’expliquer que Séoul est une destination « entre tradition et modernité » parce que, même si c’est vrai (il y a des vieux temples et de l’architecture dernier cri), cette formule à la con est valide dans n’importe quelle ville du monde. Ce que je peux te dire, c’est que les chauffeurs de taxi conduisent en regardant des matchs de base-ball à la télé et que 21% de la population s’appelle Kim.

J’étais à Rio la semaine dernière et je viens donc de fouler trois continents en trois jours. C’est chouette sur le papier, un peu moins dans les faits car les douze heures de décalage affectent mon fonctionnement cérébral. Je m’endors au milieu de mes phrases (ce qui n’est pas très poli, et ici on ne rigole pas avec la politesse) ; je me réveille à une heure du matin. En conséquence, je suis bien obligé d’arpenter la nuit séoulienne. Les rues sont envahies par les basses des DJ, mâtinées du tintement des talons titubants sous l’effet des flots éthyliques. Je peux te garantir que ça picole dans les grandes largeurs, et personne ne s’en offusque car il faut bien évacuer toute cette pression de réussite sociale. THINK NEXT : l’injonction trône en lettres géantes et lumineuses au sommet d’un building du centre-ville, comme un phare rappelant à l’ordre au milieu de la nuit, précisément quand on essaye d’arrêter le temps.

Les regards des Coréens sur la France sont assez variés. Il y a une vision romantique qui persiste (la France c’est joli et on prend des cafés en terrasse). D’un autre côté, chez les branchés, on considère Paris comme une belle endormie où il ne se passe pas grand-chose. Alors qu’à Séoul, on ne dort pas beaucoup et on avance très vite. Bref, vu d’ici, on a l’impression que la France est un pays figé et gentiment arriéré, où subsiste malgré tout une certaine décontraction contribuant à la douceur de vivre. La Corée, elle, marche méthodiquement vers l’avenir sans trop savoir où elle va, au prix d’une bonne dose de stress. Mais elle marche. Et comme le Japon, en ce moment, c’est pas terrible, tu devrais vraiment venir faire un tour ici.

Je t’embrasse.

Julien.

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Écrit par
Julien Blanc-Gras

Né en 1976, Julien Blanc-Gras est un écrivain et journaliste-reporter.
Après des études de journalisme à Grenoble, il obtient un DEUG d’histoire puis une maîtrise en journalisme, puis à Hull en Angleterre.

En 2005, il publie au Diable vauvert, « Gringoland », qui conte un périple latino-américain et sera ensuite lauréat du festival du Premier Roman de Chambéry et « Talents à découvrir » des librairies Cultura.

En 2008, il publie « Comment devenir un dieu vivant », une comédie apocalyptique déjantée, puis « Touriste » en 2011, et « Géorama » en 2014.

Il a également séjourné aux îles Kiribati à l’automne 2011 pour réaliser son livre, « Paradis (avant liquidation) » (2013).

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