Rwanda : gorilles à gogo dans le parc national des Volcans - A/R Magazine voyageur 2019

Rwanda : gorilles à gogo dans le parc national des Volcans

En direction de Ruhengeri

 

Arraché de mon hôtel à 4 heures du mat, j’ai pris la Rn4 en direction de Ruhengeri, le village où sont réunis les touristes avant leur départ vers le parc national des Volcans dans les montagnes des Virunga. Deux heures de virages et maintenant l’attente sous la rotonde au toit de paille où volettent les effluves de café brûlé. Gomme et crayon en main, les rangers en treillis font et refont leurs fichus groupes de 8 : il faut répartir, tenir compte de la condition physique, des nationalités. nous sommes une soixantaine transis sous nos impers. C’est que l’aube est froide à près de 2000 m d’altitude. Enfin, on m’appelle pour rejoindre un groupe, celui d’Édouard Bahizi, un colosse qui d’emblée nous bombarde d’instructions : « Ne pas s’approcher à moins de 7m, ne pas donner de nourriture, ne pas proférer d’autres sons… que ceux de l’animal.» Il embraye en nous livrant quelques rudiments de communication vocale des primates : le grognement amical, le grondement de colère et même le cri d’amour : «Évitez quand même les deux derniers», nous conseille Édouard.

 

Retour en douceur

 

Au-dessus de nous, un volcan (3 645 m) exhibe ses crêtes ébréchées, celles qui lui valent d’être nommé Sabyinyo, soit les « dents du vieil homme ». Comme cinq autres compères, il abrite sur ses pentes couvertes de forêts, des gorilles des montagnes, une sous-espèce dont le statut de conservation est passé en novembre 2018 de « En danger critique » à « En danger » grâce à des efforts de coopération transnationale et l’implication des communautés. Selon les dernières estimations de l’UICn (Union Internationale pour la Conservation de la nature), on comptait l’an passé plus de 1000 individus contre environ 680 en 2008 répartis entre le massif des Virunga (Rwanda, RDC, Ouganda) et la région de Bwindi-Sarambwe (Ouganda). Deux tiers se trouvent à l’intérieur du parc des Volcans (125 km2). Ils y vivent en clans. Huit seulement peuvent être approchés par les touristes. Les autres n’entretiennent des relations qu’avec les scientifiques qui ont succédé à Dian Fossey, la célèbre primatologue américaine assassinée en 1985 dans sa hutte. Celle qui s’était engagée dans la lutte contre le braconnage repose sous une menue stèle noire à côté de Digit, un de ses gorilles préférés.

 

50 minutes, pas plus

 

Quittant le point de ralliement, notre Toyota s’engage sur une piste de caillasse et de boue au bout de laquelle huit por- teurs s’emparent de nos sacs. à pied, nous coupons à travers champs. Des paysannes binent les rangées de patates douces sous les regards du bétail rassemblé près d’un muret. Juste derrière s’étend le parc. Un garde ouvre la marche, kalachnikov au poing. «C’est pour tirer au-dessus des éléphants en cas d’attaque », explique Bahizi. Deux jours plus tard, un biologiste du Fonds international Dian Fossey pour les gorilles rectifiera : « Une kalachnikov pour se protéger des éléphants? Des contre- bandiers, plutôt ! » Arbres bas et fougères hautes. Ça grimpe. J’ai scotché mes jeans au sparadrap, contre les fourmis qui tenaillent mes rangers. nous grimpons à flanc de volcan, dans le claquement des machettes, sinistre en terre génocidaire. Pause. Édouard cueille un jeune chardon, l’effeuille et le déguste à la mode gorille. Je goûte : le craquant d’une côte de laitue. Mais voici que le walkie-talkie annonce une bonne nouvelle : nos gorilles sont à 20 minutes. On abandonne nos porteurs pour emboîter le pas des pisteurs à pied d’œuvre depuis l’aurore. « Chhht ! » Ils sont là.

 

Face à face à un dos argenté

 

Des bébés tètent puis se laissent glisser sur le toboggan lissé du flanc de leur mère. Le mâle dominant m’observe. Ces yeux sont brillants comme le jais, humains à en être gênants. Il s’agit d’un « dos argenté », appellation faisant référence aux poils gris-blanc qui forment une large bande sur son dos depuis qu’il a atteint sa maturité sexuelle vers l’âge de quinze ans. Un animal de 200 kilos pour 1,80 m qui n’use de sa force prodigieuse qu’à l’occasion de combats contre des challengers désireux de prendre sa place auprès de la dizaine de femelles du clan. Tout à coup, le groupe se débande sous les feuillages. On peut les suivre à l’odeur et au bruit qu’ils font en dépouillant sans ménagement les arbustes destinés à leur repas. Ici une femelle berce son petit. Un jeune court au-dessus de moi, faisant craquer les frondaisons. Soudain, une claque sur mes côtes : une femelle m’a poussé d’une main autoritaire : j’étais dans le passage. Règle des 7 mètres? Les gorilles s’en moquent ; dans ces taillis épais, c’est 3 mètres ou tu ne vois rien. Je contemple le « dos argenté », qui dévaste imperturbablement les branches vertes. Soudain, la voix d’Édouard met fin à l’enchantement : «Les 50 minutes sont passées. Il faut partir !» En marchant tête basse, mon voisin sanglote sous ses lunettes : voir les gorilles, c’était le rêve de sa vie et il vient de se terminer.

 

Plus d’infos dans le dernier numéro

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Écrit par
Christophe Migeon
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