Paumé au Japon : la chronique de Tristan Savin - A/R Magazine voyageur 2018

Paumé au Japon : la chronique de Tristan Savin

Le Japon n’est pas un TDCDM*

 

Au Japon, vous croiserez peut-être un autochtone anglophone, mais il mettra un point d’honneur à ne pas s’exprimer dans un autre idiome que le sien. Le reste est à l’avenant : vous êtes au pays des idéogrammes, l’alphabet latin n’a pas cours. Et les rues n’ont pas de nom. L’étrangeté des habitudes locales déconcerte tout Occidental. Les livres se lisent à l’envers, on sert du poisson au petit-déjeuner, on se baigne nu en public. Pis encore : les sièges des toilettes sont pourvus d’un boitier de commandes angoissant si vous ne savez pas sur quel bouton appuyer ! Le Japon n’est pas un TDCDM, loin de là. Ce n’est pas un pays « perdu ».

 

A la recherche de la plus grande gare du monde

 

En revanche, ici, l’étranger, le visiteur, est bel et bien paumé. Hébété. Sans aucun repère. Seul au monde parmi la foule sans cesse en mouvement. Les Japonais aiment tellement les robots qu’ils finiraient presque par leur ressembler. Mais ils ont une qualité, immense, une belle tradition encore vivace : le sens de l’hospitalité. Arrivé à l’aéroport de Narita, je cherchais désespérément à comprendre le fonctionnement des trains pour me rendre en ville. Sensible à mon désarroi, une collégienne en uniforme m’a salué en se pliant en deux. Mon lointain judo m’a permis de lui rendre son salut. Et mon instinct de voyageur de prononcer le nom de ma destination : « Shinjuku ». Elle a sorti une pièce de sa poche, l’a glissée dans une étrange machine, m’a tendu un ticket et m’a mené à un escalator : au pied des marches se trouvait le bon quai.

 

Une fois sorti (je me demande encore comment) de la plus grande gare du monde, rien ne correspondait à ce que je cherchais, à savoir la rue de mon hôtel. Un gardien m’a questionné. Dans sa langue, bien sûr. J’avais eu l’heureuse idée de cocher le lieu sur un plan du quartier. Un Français aurait agité les bras pour m’indiquer la bonne direction. Lui m’a fait signe de le suivre. Nous avons marché dix bonnes minutes dans un dédale de rues. Il m’a conduit à bon port sans rien demander en contrepartie. Une semaine plus tard, une inconnue a traversé le terminal de l’aéroport pour m’aider à trouver la porte d’embarquement, sans jamais se départir de son sourire.

 

« Vous ne me croirez pas. Je m’appelle Fukushima.»

 

Entretemps, j’avais pris la précaution d’engager un traducteur francophone pour mener à bien mon reportage. Sans lui, je n’aurais jamais réussi à pénétrer dans un temple de la gastronomie nippone, l’un des rares établissements spécialisés dans le fugu, le mets le plus raffiné du pays. Le fugu est un poisson-globe. Toxique, il est comestible sous certaines conditions. Pour avoir le droit de le cuisiner, il faut un diplôme officiel, obtenu après une formation de deux ans. Sa découpe est un art : la tétrodotoxine contenue dans le foie, les intestins et les testicules est un poison mortel qui n’a pas d’antidote. Le risque est de contaminer la chair à la suite d’un mauvais geste. Quand je lui ai demandé son nom (via mon traducteur), le cuisinier m’a répondu : « Vous ne me croirez pas. Je m’appelle Fukushima. Comme la ville détruite par le tsunami. » Fallait-il y voir un signe du destin ? Au moment de porter le sashimi à ma bouche, de goûter au poisson mortel, j’étais curieusement zen. Je parvenais enfin à me glisser dans la peau d’un Japonais. « Voilà le moyen idéal de quitter le monde en beauté, me suis-je dit. De se perdre à jamais. »

 

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* Trous du cul du monde

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Écrit par
Tristan Savin

Tristan Savin, écrivain bourlingueur, s’amuse à dénicher les lieux improbables. Son dernier livre : Les trous du cul
du monde (Arthaud, 2016)

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