Mauritanie : Le gavage des fillettes

Dans la société maure de Mauritanie, on force les filles à manger le plus possible dès le plus jeune âge. Car le surpoids est un critère censé faciliter les mariages précoces. Il est évidemment dangereux pour la santé et dénoncé par les associations, mais pas encore interdit dans ce pays.

En matière esthétique, tous les goûts sont sur terre. Nous avons suffisamment l’occasion de le constater dans cette chronique. Il est notamment fréquent de privilégier la minceur féminine dans les pays riches, et les rondeurs dans les pays pauvres. Mais en Mauritanie, c’est bien pire, car les filles sont gavées dès leur plus jeune âge. Cela commence à l’âge de sept ou huit ans, parfois même avant. On force les fillettes à manger, et c’est généralement la mère qui gère ce gavage. Et si la fille n’a plus faim, on insiste.

« Si la fille n’a plus faim, on insiste »

À l’occasion d’un voyage en Mauritanie, nous avons pu rencontrer Mekfoula Mint Brahim, présidente de l’association « Pour une Mauritanie verte et démocratique », et, par ailleurs, lauréate du Prix franco-allemand 2018 des droits de l’Homme et de l’État de droit. Cette militante, qui condamne évidemment le gavage, nous précise que « souvent, la mère force sa fille à manger en écartant très fort ses doigts de pied si elle refuse. »

Il paraît que dans les endroits les plus reculés, on engouffrait la nourriture dans la bouche de la fillette à l’aide d’une sorte d’entonnoir, mais Mekfoula affirme que cela ne fait plus. En revanche, depuis quelques années, des produits pharmaceutiques sont utilisés : « Il y en a qui prennent des corticoïdes pour grossir ou des comprimés destinés aux vaches. En deux mois, la jeune fille grossit. » Dans le langage courant, ces pilules sont dénommées « dreg dreg », expression qui désigne le fait de « courir vite » et d’atteindre promptement son but.

Et pourquoi une telle torture ? Pour paraître désirable, selon les critères en vigueur, et trouver un mari le plus tôt possible. Ceci, en vertu d’un dicton mauritanien affirmant que « la place que la femme occupe sur sa litière correspond à celle qu’elle occupe dans le cœur de l’homme ». Même les vergetures, sont valorisées, précise Corinne Forter, anthropologue au CNRS, et autrice d’une étude sur le gavage [1] : « Alors qu’en Occident celles-ci sont assimilées à des cicatrices que les femmes souhaiteraient voir disparaître, elles sont recherchées et même créées. »

En plus d’être un critère esthétique, la grosseur est également le signe d’un statut social élevé. « Le gavage permettait aux familles les plus aisées matériellement de donner les apparences d’un corps de femme à une fillette destinée dès neuf ans au mariage. Prendre du volume pour une femme, c’est affirmer son poids social et celui de sa famille. », poursuit la chercheuse.

Une pratique dénoncée, mais pas interdite

Le problème, c’est que le surpoids est très dangereux pour la santé. Maladies cardiovasculaires, malformations osseuses, et même des décès, sont fréquents. Même si Mint Brahim Mekfoula affirme que le gavage des fillettes est en forte diminution, il persiste encore. Corinne Fortier rappelle que selon les statistiques, « 22 %, soit presque un quart des femmes maures, affirmaient avoir été gavées. Et une sur cinq déclarait avoir l’intention de gaver sa fille ou l’avoir déjà fait ». Le gouvernement mauritanien a dénoncé une pratique « néfaste pour la santé ». Il a mené des campagnes de sensibilisation, mais aucune loi n’interdit encore cette pratique. Tous les goûts peuvent être dans la nature. Mais pas toutes les tortures.

1. « Corps féminin, gavage et male gaze dans la société maure de Mauritanie », Corinne Fortier, Cahiers de l’Ouest saharien, n° 16, 2022

On peut voir aussi le film « Le mariage de Vérida » de Michela Occhipini, qui traite du gavage.

Cet article est à retrouver dans le AR65, disponible en kiosque et sur notre boutique.

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Écrit par
Antonio Fischetti
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