Les Seychelles – Gare à tes cocos-fesses

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Le visage collé au hublot du Twin Otter, Wilko contemplait l’île de Praslin. Porté par ses deux hélices, l’avion survolait de près un golf bordé d’un côté par la mer émeraude et de l’autre par une végétation luxuriante d’où émergeaient les longues palmes des cocotiers. On avait l’impression qu’il allait se poser sur les flots. Brusquement la piste apparut et les roues touchèrent le sol en douceur. Vraiment, quelle merveille ce Twin Otter, pensa Wilko. Il n’y a pas un autre ADAC (Avion à Décollage et Atterrissage Court) dans le monde pour rivaliser avec ce bijou de l’industrie canadienne. Sa chemise de lin collait déjà à sa peau quand il entra dans un taxi. Il avait retenu une chambre d’hôtel en lisière d’une délicieuse plage, mais il n’était pas venu aux Seychelles pour faire des pâtés de sable.

À la réception du Sun Paradise, une jeune préposée semblait l’attendre. C’était une métisse avec une bouche charnue et deux immenses yeux mordorés taillés en amande. Sa robe stricte n’arrivait pas à dissimuler une poitrine presque trop forte pour sa taille. En se penchant imperceptiblement, il constata que les hanches bien rondes apportaient au tableau une touche de symétrie bienvenue.
— Monsieur Wilko Tringle ?
— Oui
— Il y a un message pour vous. Elle lui tendit une enveloppe. À l’intérieur un court message. « 17 heures dans la Vallée de Mai. G. de Villiers. »

« l’Unesco qui lui avait collé vite fait et en priorité l’étiquette “patrimoine mondial”  »

Alors que le soleil se frottait déjà les yeux, prêt à aller se coucher, la pénombre gagnait la Vallée de Mai célèbre pour sa forêt de cocotiers de mer, des palmiers produisant la plus grosse graine du règne végétal, la coco de mer. Cela bien sûr n’avait pas échappé à la vigilance de l’Unesco qui lui avait collé vite fait et en priorité l’étiquette “patrimoine mondial”. Et tant pis si le rond-point de Senonches dans le Perche, admirable pour ses gros bolets en bois, patienterait encore avant de décrocher la timbale. Assis sur un tronc renversé, Grégoire de Villiers attendait Wilko. En dépit de la chaleur étouffante, il n’avait pas jugé bon de se séparer de son blazer.

A soixante-cinq ans, De Villiers n’attendait plus grand chose de la vie, sinon passer une retraite à ne rien faire sur une île idyllique. Il se serait bien passé de cette affaire de braconnage. Il rota discrètement. Décidément, le cari de chauve-souris, une gourmandise des Seychelles, ne convenait plus à son estomac pourtant tanné au Glen Deveron, un whisky de Dundee devenu son meilleur ami, il y a longtemps déjà. À 17 heures précises, Wilko apparut comme par enchantement devant de Villiers.
— Asseyez-vous, dit de Villiers sur un ton agacé en se demandant comment l’agent secret avait pu le surprendre. J’ai sur les bras un problème qui m’empêche de dormir.

En roulant sur la petite route qui rejoignait la Côte d’Or, Wilko réalisa l’énormité de sa mission. Il devait démanteler un réseau de trafiquants de cocos de mer sans disposer de la moindre piste sérieuse. Coco de mer, c’est ainsi que les marins avaient autrefois baptisé cette graine, car il la trouvaient flottant en pleine mer ou échouée sur les plages. Ne l’ayant jamais vu pousser sur un arbre avant le XVIIe siècle, ils avaient imaginé qu’elle provenait d’un arbre sous-marin, le cocotier de mer. Voilà pour le nom !

«  ses préoccupations disparurent à l’instant où il croisa à nouveau la sublime réceptionniste »

Quant au surnom de coco-fesse, il suffisait de contempler les courbes féminines si suggestives du fruit pour l’adopter aussitôt. Qu’on lui prêta des vertus aphrodisiaques du côté de l’Asie n’avait rien de surprenant. En tout cas, l’engouement pour le coco-fesse menaçait désormais sa survie à en croire l’UICN qui l’avait classé en 2011 sur la liste rouge mondiale des espèces en danger. 

Avant de prendre congé, De Villiers lui avait quand même lâché que sur l’île de Mahé, une botaniste bulgare inconnue menait depuis quelques mois une étude sur le Lodoicea maldivica – le nom scientifique de la coco de mer–, mais avait-il précisé : « cela n’a sans doute aucun rapport avec notre problème. » À l’hôtel, ses préoccupations disparurent à l’instant où il croisa à nouveau la sublime réceptionniste. En prenant la clé, la main de Wilko effleura la sienne. Elle ne la retira pas et un agréable frisson électrisa le dos de Wilko. Comme les cocos-fesses de la Vallée de Mai l’avaient émoustillé, il demanda :
— À quelle heure terminez-vous votre travail ?
— À huit heures
— Voulez-vous vous promener avec moi sur la plage vers neuf heures ?

Elle jeta un regard en coin à ses collègues avant de chuchoter :
— Je vous attendrai à l’extrémité, là où se trouvent les gros rochers de granite.
— Comment vous appelez-vous ?
— Nicole

Elle avait noué un paréo au-dessus de sa poitrine et le clair de lune ne masquait rien des lignes parfaites de son corps. Les vaguelettes en mourant sur le sable susurraient à leurs oreilles comme des mots doux. En vérité, Wilko n’avait pas très envie de marcher. Sur ce grand panneau portant l’inscription en créole “Atensyon kouran tre danzere“, il aurait volontiers plongé nu dans la mer en compagnie de cette naïade. Il restait une alternative.


-Et si nous allions dans mon bungalow, proposa-t-il ?


Cinq minutes plus tard, ils buvaient un verre de rhum en contemplant la mer. Peu après, elle défaisait son paréo pour se retrouver en bikini, puis elle ôtait le haut, dévoilant deux seins pointus… Mais jetons un voile pudique sur la vie seksuel (c’est encore du créole) de notre héros au grand cœur toujours prêt à accomplir son devoir, pour le retrouver au matin pas très frais et se déplaçant à la vitesse d’un kourpa ainsi qu’on appelle un escargot aux Seychelles. Quelle nuit mes aïeux ! Quelle nuit ! Nicole s’était éclipsée à l’aube. Sur la table, elle avait déposé le journal du matin. Un gros titre barrait la une : « Accident tragique à la Vallée de Mai. Une coco de mer en tombant, tue sur le coup un homme d’une soixantaine d’années. » Wilko n’était pas dupe. Il était temps pour lui de présenter ses hommages à une certaine botaniste bulgare.

Île de Mahé.

Les troncs élancés des palmiers se reflétaient dans le rectangle d’eau bleue de la piscine de l’hôtel Avani, déserte ce matin-là. Il n’était pas encore neuf heures. Allongé sur un transat, Wilko sirotait une vodka-tonic lorsqu’une femme passa devant lui et prit place à son côté. Son peignoir légèrement entrouvert laissait deviner des jambes fuselées. Une longue chevelure noire et lisse coulait sur ses épaules. Ses yeux étaient verts. Il sentit un parfum délicat. Quand elle lui adressa la parole, il comprit qu’il ne rêvait pas.

— Cher Wilko, avez-vous essayé le spa ? Les massages sont exquis.
— Mademoiselle, répliqua-t-il, je n’ai pas encore eu ce plaisir. Sachez qu’il me tarde de remettre mon corps entre vos mains expertes.
— Désolée de vous décevoir, mais je ne connais rien à l’art du massage. Faites plutôt confiance au personnel. Moi, je suis botaniste. Je m’appelle Ivana
— Si vous connaissez mon nom, peut-être connaissez-vous celui de Grégoire de Villiers. Figurez-vous que ce pauvre homme est mort assez bêtement hier. Sa tête a été broyée par une coco-fesse.
Elle se redressa vivement.
— Quelle horreur !
Et de rajouter dans un sourire :
— Cela n’arriverait certainement pas à une botaniste.
 Sur ces paroles, elle se leva, laissa choir à ses pieds le peignoir et piqua une tête dans la piscine.

« Ivana travaillait pour les services secrets bulgares »

A la quatrième coupe de Moët et Chandon, Wilko savait tout d’Ivana. Même le nom de son premier amant, un Russe qui s’appelait Igor. Comme il s’en était douté, sa connaissance de la botanique lui permettait tout juste de distinguer une rose d’une tulipe, en revanche, elle n’ignorait rien de la mécanique subtile d’un pistolet Glock. Succombant aux délices des îles, De Villiers avait eu le tort de baisser la garde. Il ne s’était pas méfié devant cette créature et en était mort. Ivana travaillait pour les services secrets bulgares. Sa mission : acheminer clandestinement des cocos-fesses jusqu’au port de Varna sur la mer Noire dans le but de produire un nouveau yaourt brassé au goût de coco-fesse et au pouvoir aphrodisiaque qui allait révolutionner le marché mondial des produits laitiers.

Il en allait de l’avenir économique du pays. Wilko avait passé le bras autour des épaules d’Ivana. Il la sentit frissonner et elle approcha son visage. C’était la première fois qu’ils allaient s’embrasser. Elle lança une langue adroite qui fit naître le long de son épine dorsale de divins picotements. Alors que la nuit au bord de la plage s’annonçait des plus prometteuses, Wilko envisageait sereinement de trahir son pays pour l’amour d’Ivana et la gloire du yaourt brassé bulgare à la mode seychelloise. Fin.

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Photographe : Franck Ferville
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Écrit par
Michel Fonovich
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