Le Québec en roue libre

 

Considérant que le Canada est le deuxième plus grand pays du monde, que le Québec se flatte d’en être la plus vaste province, partir à sa découverte à vélo ne manque pas de panache et témoigne d’un goût certain pour l’aventure. C’est encore loin le lac Saint-Jean ? Tais-toi et pédale !

 

Ça y est, nous voilà au Québec avec devant nos roues un territoire grand comme trois fois la France. Pas d’Alpe d’Huez, de Ventoux, de Tourmalet ou d’Aubisque à l’horizon, mais quand même de quoi impressionner les meilleurs rouleurs. 1 667 712 km² rien que pour nous. Mais, que l’on se rassure, il n’est pas question d’aller circuler tout au nord sur les rivages de la baie d’Hudson. Les routes là-haut ne sont pas dignes de nos boyaux, et puisqu’on parle de boyaux, il serait dommage d’aller remplir ceux de l’ours blanc dont on dit qu’il doit adapter son régime alimentaire pour survivre au réchauffement climatique. Il y a d’autres moyens que le don de sa personne pour l’aider à passer ce cap difficile. Notons toutefois si l’on devait s’égarer que le plantigrade tout lourdaud qu’il paraît peut courir jusqu’à 50 km/h et qu’au demeurant son cousin plus méridional, l’ours brun, ne lui cède en rien quand il s’agit de piquer un sprint. Mais c’est toujours pareil avec l’ours, on en parle sans l’avoir vu. On a beaucoup plus de chances de pogner un flat, c’est-à-dire crever, que d’en rencontrer un et c’est tant mieux. Crever un pneu bien entendu parce qu’il serait vraiment dommage de rendre son dernier râle sans avoir mangé une poutine.

 

Au pays des Bleuets

 

Point de baie d’Hudson, on ne s’en plaindra pas, mais à la place le lac Saint-Jean, juste ce qu’il faut au nord de Québec pour ne pas avoir froid. Pour l’atteindre, il faut consentir à monter dans une voiture, le temps de traverser l’interminable forêt des Laurentides en empruntant la Route 175. À voir défiler sur le bord de la chaussée une quantité de panneaux jaunes en forme de losange prévenant contre les risques de collision avec un orignal, on se désole presque d’arriver à Alma au bord du lac sans ramener sur le capot un exemplaire de l’imposant animal. Quel dommage d’être passé à côté, ça aurait fait un beau présent pour nos hôtes réputés très accueillants. C’est bien simple, une équation veut que plus on s’éloigne des grandes villes du Québec, plus les gens deviennent chaleureux. À plus de 200 km de la capitale, on s’attend donc à ne pas être trop mal reçus chez ceux qu’on appelle les Bleuets d’après le nom donné aux myrtilles qui pullulent dans les bois au mois d’août. Et c’est le cas la la. Oui, c’est comme ça, les Bleuets ont l’habitude de ponctuer leurs phrases d’un la superfétatoire, voire de deux la la. C’est troublant et peut dans certains cas créer quelques incompréhensions. Par exemple, un professeur de piano demandant à son élève venu de Montréal de faire un ré la la obtiendra fatalement trois notes au lieu d’une seule.

 

Gilles du Lac

 

Piékouagami, c’est le nom amérindien du lac Saint-Jean. Cela signifie le « lac plat », mais il aurait pu s’appeler le « lac rond », rond comme une roue de vélo. Tout autour, la véloroute des Bleuets en fait le tour sans trop s’éloigner du rivage en passant par les communes de Desbiens, Chambord, Roberval, Mashteuiatsh … . Gilles Girard habite sur la rue principale à Chambord. Sa maison comme toutes les autres est postée au bord de la grande route alors que tout autour il y assez d’espace pour prendre ses aises. Pourquoi s’agglutiner ainsi ? « Ma cousine de Chambord dans le Loir-et-Cher s’en étonnait aussi. C’est à cause de la neige. Si l’on s’éloigne trop, on ne bénéficie pas du service de déneigement. Comme certains hivers, la neige peut recouvrir le toit, autant rester groupé. Elle avait aussi constaté à sa grande surprise qu’il n’y avait aucune clôture ou haie entre les maisons. Quand le voisin n’est pas là, on tond sa pelouse. Elle n’en revenait pas. » À 75 ans, Gilles pète la forme et ne compte pas prendre sa retraite de sitôt. En plus d’exercer la profession de masseur, il s’occupe de convoyer en voiture les bagages des cyclotouristes. Son conseil : « Pendant le mois de juin, roulez la bouche fermée et planquez votre lunch à cause des bibittes (insectes en tout genre). » Et dire qu’aucun panneau jaune en forme de losange ne prévient contre ce danger naturel !

 

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Écrit par
Michel Fonovich
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