La vie sauvage en Colombie Britannique

La « wilderness » est cet état sauvage où la nature, épargnée par les activités humaines, entretient l’harmonie des premiers jours. Un temps hors du temps où l’équilibre de la vie animale et végétale est respecté. Le mot vient de « wildness » qui signifie : ce qui n’est pas contrôlable par l’homme. Historiquement, elle fut d’abord un territoire à conquérir. Puis vers la fin du XIXe siècle, certainement encouragés par l’essor du romantisme, nombre d’intellectuels américains sont allés puiser la substance de leurs réflexions dans la nature sauvage. Celle qui libère, reconnecte au réel et élève l’âme humaine bien au-dessus des turpitudes de la révolution industrielle.

 

La vie dans les bois, la vie sauvage

 

De nos jours, l’homo occidentalis tente de renouer le temps d’une journée, d’un week-end, d’une semaine, avec le calme des grands espaces. Bien conscient d’appartenir à une société ultra connectée – virtuellement en tout cas – on vient pour le temps d’une marche, se « déconnecter » et ralentir notre vie frénétique. Prendre le temps, revenir à des choses simples, ce que l’on appelle plus communément « le retour à la terre » ou « le recours aux forêts ». C’est dans cette mouvance que depuis quelques années j’inscris mes voyages. Surfer dans des territoires sauvages quasi inexplorés, camper, marcher, pêcher, composer avec la nature. Aux vagues surpeuplées des tropiques, je préfère les spots isolés du Grand Nord.

 

Après plusieurs voyages en Alaska, je reviens une fois encore vers ces hautes latitudes pour célébrer un évènement formidable et accessible à tous, chaque année à la même époque : l’automne. Si l’été symbolise la vitalité et la fougue, l’automne incarne à lui seul toute la nostalgie des saisons, un éloge de la nature à ce qui fut. Il est cet instant solennel de transition, semblable au crépuscule d’une journée. C’est un moment spécial, presque privilégié, durant lequel la vie jette ses derniers feux avant la longue nuit de l’hiver. Les forêts retrouvent paix et mystère après la surfréquentation estivale. Les saumons remontent éperdument les rivières qui les ont vus naître afin de se reproduire. Sous le couvert des forêts ou sur le bord des plages, les ours mettent les bouchées doubles pour constituer leur réserve de graisse avant l’hiver. Racines, baies sauvages, spermophiles, coquillages, tout ce qui permettra d’endiguer les morsures du froid. Au large des côtes, les tempêtes sont en ordre de bataille. L’Arctique dispose ses vents glacials sur l’océan comme on alignerait des troupes à la veille d’une offensive. Des houles cyclopéennes venues du Grand Nord s’abattront bientôt sur les rivages avant de mourir dans les fiords de Vancouver.

 

Aurore boréale et ciel étoilé en Colombie britannique - A/R Magazine voyageur 2018

 

L’homme qui a vu l’ours

 

Levés à 4 h 30 après un sommeil en demi-teinte, trop excités pour dormir, nous prenons la route pour rallier le nord de l’île de Vancouver, une zone quasi inexplorée par les surfeurs. À sept heures de route, nous avons déniché une vieille cabane de trappeur au fond d’une forêt de pins, dans laquelle nous souhaitons établir nos quartiers pour quelques jours. Sa localisation n’est pas très précise, il nous faudra la chercher sur la base des informations laissées sur Internet par des randonneurs. Notre trajet s’arrête avec la dernière piste. On procède à un inventaire du matériel nécessaire. Outre le stock de nourriture, il va falloir porter le matériel photo, les planches et combinaisons de surf, les sacs de couchage, l’eau, la bombe au poivre anti-ours, autant dire quarante kilos. Pourvu que nous trouvions rapidement notre « home, sweet home ».

 

Notre première tentative est un échec cuisant. Plusieurs kilomètres à travers une forêt épaisse de plantes et de fougères, de sorbiers et de conifères, avant que notre chemin de chèvre ne disparaisse dans la végétation. Nous tentons alors par les roches en contrebas, mais là encore pas la moindre cahutte dans les environs. J’aurai pourtant juré qu’elle était quelque part vers le nord. Tentons vers le sud ! Les bretelles des sacs cisaillent les épaules. Je commence à réaliser qu’on aurait dû partir en repérage avant de transporter tout notre matériel. Le soleil d’automne descend à une vitesse vertigineuse, creusant les ombres sous les arbres centenaires. Soudain, un ours noir traverse les broussailles et vient se camper à une trentaine de mètres de Laurent. La bête en impose, un beau mâle adulte, relativement gros pour cette catégorie d’ursidé. Entre nous, il n’y a rien sinon une légère brise d’ouest qui trahit notre présence. Sans hâte, nous reprenons un peu de distance et gagnons l’orée des bois. L’ours ne semble pas dérangé par notre présence et fourre ses larges griffes dans le kelp qui recouvre la plage à marée basse. Quelle puissance, quelle beauté primitive, dents et griffes acérées, le poil long teinté d’or par les dernières lueurs du jour !

 

 

Des vagues pour les braves

 

Après deux jours de recherches, nous avons officiellement emménagé dans notre cabane en bord de mer. Malgré sa taille modeste, on s’y sent merveilleusement bien. Une salle de vie au rez-de-chaussée avec un coin-cuisine, un carré pour manger, un poêle à bois pour les nuits fraîches et de bons livres pour passer le temps. Le stock de nourriture nous permettrait d’y séjourner plusieurs semaines si l’envie nous prenait de rejouer « Walden ou La vie dans les bois » de Thoreau. Une mezzanine avec matelas en mousse et draps blancs fait office de couchette sous le toit, là où la chaleur du feu s’accumule le mieux. D’astucieuses fenêtres permettent de contempler la mer depuis le lit. Voilà un camp de base idéal pour nos expéditions. Chaque matin à la pointe de l’aube, nous explorons notre territoire. Plusieurs heures de marche vers le sud pour cartographier les différents spots de surf.

 

Nous traversons une forêt et plusieurs rivières, escaladons les roches qui séparent les plages et dissimulent de nouveaux horizons. Quelques kilomètres et trois ours plus loin, nous découvrons un slab, une vague ultra puissante qui se brise sur une dalle de roche à environ 500 m du rivage. Gonflé à bloc, prêt à partager le sanctuaire de l’orque et du lion de mer dans une eau à 8 degrés, je me jette à l’eau et rame vers le large. En arrivant au peak, cette zone où le surfeur se prépare à chevaucher les crêtes, je me rends compte que les vagues sont terrifiantes. De larges murs translucides viennent se rompre sur la roche avec seulement 50 ou 70 cm d’eau pour amortir la chute. Après avoir bien analysé les risques, je décide de regagner la plage tiraillé par la frustration. Ce n’est que partie remise. Au bout de nombreuses tentatives, nous parviendrons finalement à réaliser quelques sessions de surf mémorables. Mais qu’importe, car surfer dans le Grand Nord très loin des hommes et au plus près des animaux sauvages, dans des lieux d’une incomparable majesté, ne relève pas de l’exploit sportif conventionnel. Il s’agit plutôt de vivre des moments d’une intensité primitive, de glaner une part du “rayonnement du monde”.

 

Premières neiges

 

Après avoir expérimenté la vie de cabane et cet apaisement propre à la sédentarité, nous retrouvons notre condition d’hommes nomades et parcourons avec frénésie les moindres recoins de l’île : pêche au saumon sur la légendaire Campbell River, surf sur les beachbreaks de Tofino, exploration des forêts pluviales au sud de l’île et puis finalement, après trois semaines de paysages océaniques, nous mettons le cap vers les montagnes pour une tournée de 1600 km jusqu’à l’Alberta. Changement d’horizons, changement de décor, la laque givrée des glaciers remplace les flots mouvants de la mer. Nous sommes aux portes de l’hiver. Les arbres abandonnent leurs parures d’automne et s’installent dans un état de dormance. Avant de s’éclipser, les grizzlys inscrivent leurs empreintes dans la poudre blanche. La neige est le livre d’or des montagnes. Chaque créature y va de sa patte ou de sa griffe. Et lorsque nous crapahutons vers les sommets, nous ajoutons notre petite trace à l’histoire du vivant, comme un témoignage d’appartenance au monde sauvage.

 

Premières neiges - A/R Magazine voyageur 2018

 

Damien Castera 

 

D’abord surfeur professionnel, Damien a raccroché le lycra en 2011 après avoir terminé à la 1ère place en coupe d’Europe. Son but désormais : sillonner la planète planche sous le bras et carnet à la main pour découvrir de nouvelles cultures et bien sûr des vagues inexplorées. Depuis 2014, il a réalisé quatre longs métrages et ses récits de voyage sont publiés dans la presse spécialisée. En 2018, il a rejoint la Société des Explorateurs Français.

 

Laurent Gaden

 

Laurent est un photographe spécialisé dans les expéditions mêlant surf et aventure. Ses voyages ont développé sa curiosité et décuplé son émerveillement pour le monde. À travers une photographie simple et minimaliste, il cherche à mettre en avant l’authenticité des lieux qu’il visite, et celle des personnes qui croisent sa route. Basé à Biarritz où il a ouvert son studio, Laurent continue de préparer des voyages en quête de la prochaine vague vierge.

 

Pratique

 

Y ALLER

 

Avec Air Transat, A/R direct Paris-Vancouver. À partir de 443€ en juin. www.airtransat.com

Avec Air France, A/R direct Paris-Vancouver. À partir de 734€ en juin. www.airfrance.fr

 

QUAND

 

L’été est la saison idéale pour se rendre en Colombie Britannique. En automne les forêts en voient de toutes les couleurs. Durant cette saison et en hiver, la côte conserve un climat assez doux mais très humide. De novembre à janvier, l’intérieur des terres se couvre de neige.

 

DORMIR

 

Ocean Island Suites, 143 Government St. Victoria, île de Vancouver. B&B dans une maison en bois de 1907 entièrement restaurée. Tranquillité et intimité garantie. Ch. Double à 140 CAD. www.oisuites.com

 

PLUS D’INFOS

 

Une sélection d’expériences, d’itinéraires et de nombreux conseils pratiques pour préparer son voyage au Canada. www.fr-keepexploring.canada.travel

 

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Photographe : Laurent Gaden
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Écrit par
Damien Castera
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