Iran : à l'assaut de la cascade de glace de Nava - A/R Magazine voyageur 2018

Iran : on a gravi la cascade de glace de Nava

Cascades de glace à gravir

Quittons la capitale, donc. Après une heure de bonne route constellée ça et là de portraits du guide suprême enturbanné, nous arrivons sur le site de l’école d’escalade sur glace de Meygoon, la première du genre en Iran. Nous accompagnons Jérôme Blanc-Gras, un des meilleurs spécialistes mondiaux de la discipline, invité ici pour donner une master-class (le lecteur attentif aura remarqué qu’il porte le même nom bizarre que l’auteur de ces lignes. Alors pour répondre à ta curiosité, lecteur : c’est mon cousin). Une petite cinquantaine de personnes s’équipe en mousquetons, broches à glace, piolets et crampons avant de s’attaquer à la paroi gelée. Ici, c’est le port du casque qui est obligatoire. On mémorise rapidement le mot « yakh » (glace), régulièrement hurlé pour annoncer un iceberg qui vous descend sur la face. Le port du casque obligatoire se révèle alors inutile, il faut esquiver.

Après un moment passé à observer le ballet de ces grimpeurs givrés, je décide de tenter ma chance, même si je n’ai jamais enfilé un baudrier de ma vie. Après tout, ce ne doit pas être bien sorcier. Je chausse les crampons, agrippe les piolets pour attaquer une voie pas trop raide. Rapidement (très rapidement), mes biceps se transforment en Flanby et la hauteur (on doit être à 20 mètres, facile) me fait tourner la tête. Je préfère redescendre. Pour constater que j’ai gravi environ 3,50 mètres. Pendant ce temps, Iraniens et Iraniennes rivalisent d’agilité et de rapidité. Au pied du mur, un peu à l’écart, trois femmes en tchador observent, médusées, leurs compatriotes partir, conquérantes, à l’assaut de la falaise, gloss aux lèvres et chevelures virevoltantes sous les casques. La montagne, c’est aussi une affaire de style.

Premières de cordée

Ce jour-là, en compagnie d’un petit groupe de grimpeurs chevronnés, Narges s’attaque à la cascade de Nava. Du sérieux, 150 mètres de hauteur avec des passages très techniques. Nous sommes à 2 400 mètres, la silhouette majestueuse du Damavand se dresse de l’autre côté de la vallée, on aperçoit en contrebas les toits rouges et jaunes des maisons répondant au vert de la mosquée du village, des chevaux broutent en liberté aux flancs de la montagne, loin de la société. Narges et Fatime, sa compagne de cordée, abordent la cathédrale de glace en tête, casquées et maquillées comme il se doit. Elles affrontent les stalactites, les surplombs et quatre décennies de misogynie institutionnelle. Après trois heures passées sur la paroi, elles en viennent à bout. « Mes muscles sont finis », annonce Fatime en redescendant. Elle arbore un sourire épuisé et victorieux sous les félicitations des hommes du groupe. « C’est la première fois que des femmes font cette voie. C’est historique ! »  Historique aussi : j’ai réussi à grimper la première partie (facile) de la cascade. Je le signale, car si un néophyte comme moi peut le faire, tu peux le faire aussi, lecteur.

Après l’effort, il ne reste plus qu’à reprendre des forces en goûtant à la roborative gastronomie locale. De toute façon, on ne vous autorisera pas à repartir sans avoir avalé des kilos de viande grillée ou goûté au dizi, une sorte de cassoulet national aux fines herbes et au yaourt. On peut alors digérer ce repas et ce voyage, en se disant que la chaleur, la bienveillance et le courage de ces Iraniens sont inversement proportionnels à la désastreuse image médiatique de leur pays.

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Écrit par
Julien Blanc-Gras

Né en 1976, Julien Blanc-Gras est un écrivain et journaliste-reporter.
Après des études de journalisme à Grenoble, il obtient un DEUG d’histoire puis une maîtrise en journalisme, puis à Hull en Angleterre.

En 2005, il publie au Diable vauvert, « Gringoland », qui conte un périple latino-américain et sera ensuite lauréat du festival du Premier Roman de Chambéry et « Talents à découvrir » des librairies Cultura.

En 2008, il publie « Comment devenir un dieu vivant », une comédie apocalyptique déjantée, puis « Touriste » en 2011, et « Géorama » en 2014.

Il a également séjourné aux îles Kiribati à l’automne 2011 pour réaliser son livre, « Paradis (avant liquidation) » (2013).

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