Justice pour les femmes de réconfort en Asie - - A/R Magazine voyageur 2017

Justice pour les femmes de réconfort en Asie

Il est bien connu qu’en temps de guerre, les rapports sexuels entre vainqueurs et vaincus ne sont guère empreints de courtoisie. Pour faire court, on viole allègrement et sans chichis. Mais dans l’armée nippone, on a voulu mettre un peu d’ordre là-dedans, à défaut de morale. Plutôt que de laisser les soldats violer de façon anarchique – et aussi pour limiter les maladies vénériennes qui auraient pu nuire à la santé des troupes –, l’armée a ouvert des exutoires sexuels pour ses soldats, poétiquement baptisés « centres de délassement ». C’est là qu’officiaient lesdites « femmes de réconfort ». Il s’agissait de jeunes femmes, souvent mineures, et enrôlées de force.

 

Les historiens estiment leur nombre à plus de 200 000

 

À la libération, en 1945, la plupart de ces « femmes de réconfort » se sont tues, pétrifiées de honte. On sait que les victimes de viols ont généralement besoin de temps pour se manifester. La règle est encore plus vraie en temps de guerre. Il aura fallu attendre les années 1990 que certaines de ces victimes, en approchant les 70 ans, se mettent à parler. Les unes après les autres, elles ont raconté leur calvaire. Et puis, elles ont demandé réparation. Réparation politique, en exigeant des excuses officielles de la part du Japon. Réparation mémorielle, en demandant que leur histoire figure dans les manuels scolaires. Mais aussi, réparation financière. Leur combat n’a pas été facile, il a pris du temps, mais il a fini par aboutir. En 2015, le Japon a conclu un accord avec la Corée du Sud, dans lequel il présentait ses « excuses sincères » et acceptait de verser un milliard de yens (8,1 millions d’euros) pour aider les survivantes. Dans les autres pays, aux Philippines ou à Taïwan, les femmes de réconfort encore vivantes ont aussi bénéficié d’une compensation financière d’environ 14 000 euros chacune.

 

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Eriger des statues pour éviter l’oubli

 

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais voilà, il y a des plaies qui ne guérissent pas aussi facilement. Pour éviter l’oubli, des militants se sont mis à ériger des statues. Devant l’ambassade du Japon à Séoul, on peut voir une jeune femme en bronze, un oiseau posé sur l’épaule. Une vingtaine de statues similaires ont été dressées dans diverses villes sud-coréennes. Mais la dernière en date a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la diplomatie japonaise: une statue dressée le 28 décembre 2016, devant le consulat du Japon, dans la ville portuaire de Busan (toujours en Corée du Sud). Ça n’a pas plu, mais alors pas du tout, au gouvernement japonais.

 

Les femmes de réconfort : une affaire devenue enjeu géopolitique

 

Le 6 janvier, Tokyo a rappelé son ambassadeur à Séoul pour protester contre l’installation de cette statue, au motif «que l’accord conclu en 2015 résolvait le problème des femmes de réconfort de façon définitive et irréversible, et que cette statue avait, des conséquences déplorables sur les relations entre les deux pays». En réponse à cela, les militants se sont relayés jour et nuit pour empêcher le retrait de la statue. Bref, cette affaire est devenue un enjeu géopolitique. Bien sûr, il y a des viols dans toutes les guerres (durant la Seconde Guerre mondiale, il y eut des femmes françaises violées par les Allemands, aussi bien que des femmes allemandes violées par les armées alliées à la Libération). Mais chez nous, on n’en parle plus guère. Alors qu’en Asie, les traces sexuelles de la guerre sont encore vivaces. Ériger des statues serait la moindre des choses, pour que ces femmes de réconfort – dont les survivantes ont dépassé les 90 ans – soient à leur tour un peu réconfortées avant de mourir.

 

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Écrit par
Antonio Fischetti
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