Les Balcons du Perche
T’as voulu voir Thiron-Gardais et on a vu Thiron-Gardais, son église abbatiale du XIIe siècle qui tient du Percheron au vu de ses copieuses mensurations — c’est pas tous les jours que l’on voit une nef de 64 m de long sur 12 m de large — et bien sûr, son pub : « Le Black Swan » à deux pas de l’étang. Pourquoi pas « Le Cygne Noir » me direz-vous ? Eh bien, vous répondrait Stéphane, l’aimable tavernier : « C’est élémentaire, sans ces deux vocables anglais, ce pub ne serait qu’un bar, ce qu’il fut d’ailleurs sous le nom du “Bar de l’étang”. »
Après avoir lancé dans le mile quelques fléchettes britanniques, il était temps de reprendre des forces. Comment résister à un menu croque-monsieur — frites maison — canette quand celui-ci coûte la modique de somme de 5 euros ? Lesté de ce triptyque, il était temps d’enfourcher nos vélos Torpado équipés d’un moteur électrique bien pratique pour passer les bosses d’un parcours bocager d’une trentaine de kilomètres répondant au nom évocateur de « Les balcons du Perche ». T’as voulu voir La Gaudaine et on a vu La Gaudaine aux maisons joliment fleuries.
T’as voulu voir Rougemont et on a vu Rougemont qui du haut de ses 285 m se flatte d’être le point culminant d’Eure-et-Loir. Puis, t’as voulu voir Beaumont-les-Autels et on a vu Arthur Morice, nonagénaire fringant, en train de biner son potager tout près du grand château. Les radis avaient bien donné, bientôt viendrait le tour des patates et des petits-pois. T’as voulu voir la Croix-du-Perche, et on a vu la Croix-du-Perche célèbre pour son église Saint-Martin. Bien assise sur ta selle, tes jambes pédalant à peine, tu ne roulais plus, tu volais, ton Torpado s’appelait Pégase, tu étais heureuse. T’as voulu revoir Thiron-Gardais et on a revu Thiron-Gardais. Et Le Black Swan évidemment.(…)
Hue dada !
Non, mais quel popotin ! Est-ce Dieu possible ? Et ces reins bien tendus et ces cuisses si galbées ! Qui pour rivaliser ? Même la callipyge Kim Kardashian ne fait pas le poids et pour cause : ces volumes étonnants appartiennent à Pacha, un Percheron de 900 kg à la très classique robe grise. Le cheval de trait attend placidement dans son box en écoutant comme à son habitude le crachotis de la vieille radio accrochée au mur.
On entend Balavoine qui chante « je voudrais bien réussir ma vie », lui voudrait seulement sortir et tirer une calèche sur les chemins de campagne, histoire de se dégourdir les paturons. Qu’à cela ne tienne ! Ghislaine le harnache puis l’attelle. On jurerait qu’elle a fait ça toute sa vie alors qu’elle a été employée de banque à Paris jusqu’à ses 40 ans avant de suivre une formation d’éleveur équin puis de s’installer dans le Perche, il y a 16 ans.

Dans le rôle du cocher : Martial. On jurerait qu’il a fait sa toute sa vie alors qu’il a travaillé à la RATP jusqu’à sa retraite à 50 ans. Vous me direz, ça reste du transport ! Il n’empêche que sur la ligne 8 Balard-Créteil en passant par Opéra, personne ne connaîtra jamais le plaisir de filer au trot à l’ombre des chênes et des hêtres centenaires de la forêt de Senonches. À l’écurie des Landes, Ghislaine et Martial vivent avec douze chevaux qu’ils aiment d’un amour égal. Jamais, ils ne les enverront au couteau, c’est-à-dire à la boucherie, pour gagner quelques centaines d’euros. Leurs Percherons mourront les sabots plantés dans la terre du Perche qui a vu naître leur race. Au moins auront-ils vécu heureux avant le terminus.
Écurie des Landes. Senonches. Perche. Eure-et-Loir.
La vie de château

Louis-Albert de Broglie a acquis le château en 1991. Un vieux château dont les douves, du moins leurs vestiges, attestent qu’il fut moyenâgeux avant de prendre un tour plus Renaissance. Les plus récentes transformations en on fait un hôtel fleurant bon l’Histoire de France et l’univers du mythique magasin Deyrolle de la rue du Bac à Paris, autre propriété de celui que l’on surnomme le prince jardinier. Dans le parc, les cèdres plus que centenaires déploient leurs branches de géants tandis que dans le potager, les tomates se la jouent plus modeste. Nicolas Toutain veillent sur elles depuis dix ans. 670 variétés, cela fait une sacrée famille allant de l’Abraham Lincoln à la Zapotec Pink Plated. Cela constitue aussi le Conservatoire National de la Tomate chargé de sensibiliser le public aux enjeux de la biodiversité. Pour les goûter de A à Z, il y a heureusement le Bar à Tomates.
Montlouis sur Loire. Val de Loire. Indre-et-Loire.
Au pays des oiseaux et des tortues

Mais c’est quoi et c’est où la Brenne ? Ceux qui en parleraient le mieux ne peuvent pas le faire. Il s’agit du héron pourpré, du grèbe à cou noir, du Busard roseaux, de la Grande aigrette et de tant d’autres volatiles attirés par ses 3 000 étangs où il fait bon faire son nid. 3 000 étangs créés par les Brennoux dès le XIIe siècle dans le but d’élever des poissons, notamment la carpe. Au XXIe siècle, on fait toujours de la carpe, mais à l’attention presque exclusive des Allemands qui sont bien les seuls à en raffoler. Ceux qui en parlent avec dévotion sont les observateurs d’oiseaux. Pour les reconnaître, c’est facile. Ils portent en général un Canon ou un Nikon armé d’un objectif 500 mm gros comme ça ou bien une longue-vue et passent des journées entières à l’affût dans un observatoire.
Beaucoup viennent de l’étranger, de Grande-Bretagne en particulier où le bird watching s’apparente à une religion. Quand la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) compte 42 000 adhérents en France, son homologue britannique en totalise 1 200 000. Respect. Tony Williams, un sujet de Sa Majesté la reine Elisabeth II, a pris racine dans la Brenne, il y a une trentaine d’années. Ce guide LPO en pince pour la Guifette moustac et voue aux gémonies le ragondin, animal ô combien grossier qui se goinfre de nénuphars. Ne sait-il pas que son infâme appétit prive la Guifette moustac d’un lieu où nicher. En dépit de sa science, de sa passion, Tony échoue quelquefois à captiver son auditoire. Un jour, un compatriote n’a pas pris de gants pour lui livrer le fond de sa pensée :
« Tony, j’en ai rien à cirer de tes oiseaux, mais j’ai adoré tes étangs, tes forêts, tes fleurs et tes libellules. Ici, j’ai retrouvé mon enfance. »
Gloire à cet Anglais qui a su si bien parler de la Brenne. Les Cistudes auraient aussi leur mot à dire, ne serait-ce que parce qu’on en compte 100 000 sur un territoire affichant 5 habitants/km². à l’heure de pondre, ces petites tortues quittent les étangs pour rejoindre les prairies. Sur la route, des panneaux triangulaires arborant une tortue, mettent en garde les conducteurs contre une collision qu’on imagine fatale… à l’animal. Il faut voir Vincent Sauret, garde conservatoire, descendre de sa voiture et stopper les véhicules avec l’autorité que lui confère la loi, le temps pour une Cistude d’achever sa périlleuse traversée. Ainsi va la vie dans la Brenne : au rythme de la nature.
Maison du Parc. Rosnay. Indre.
Bivouac sur une île, Centre-Val de Loire

Pour l’état civil, Jean-François Suchard est né à Paris, soit au bord de la Seine. En vérité, il est né une seconde fois lorsque ses parents ont quitté la capitale pour s’installer sur les bords de Loire. Depuis ce jour, sa vie se confond avec celle du fleuve. Il lui a bien fait une infidélité, mais c’était pour poursuivre des études au Québec.
Il en a profité pour parfaire sa maîtrise du canoë, puis il est revenu. Son kif : pagayer, trouver une île au petit bonheur la chance, puis bivouaquer. Il se trouve que cela correspond à votre rêve, vous qui avez usé vos yeux sur le “Manuel des Castors Juniors”, l’œuvre de Fenimore Cooper et “Le bateau ivre” de Rimbaud. Comme il vous tarde soudain d’allumer un feu, d’y faire cuire viandes et patates, de faire la vaisselle avec des cendres et du sable, de construire un abri de fortune en tendant une toile, de compter les étoiles dans le ciel… avant de dormir comme une Loire.
Canoë Company. Rochecorbon. Indre-et-Loire.
© JF Suchard & www.imagesdeloire.com
La Sologne avec bâtons

La marche ne vous suffit plus, n’hésitez pas, passez à la marche nordique et pour cela munissez-vous de bâtons. Il faut ensuite s’en servir de manière à propulser le corps vers l’avant. Les résultats ne se font pas attendre : vos bras, vos abdominaux, vos pectoraux, vos épaules se renforcent, vous respirez mieux, vous mincissez. Désormais, votre corps réclame sa ration. D’accord pour lui donner, mais où ? En Sologne bien sûr, pour ajouter à tous ces bienfaits celui de l’apaisement procuré par un bain de forêt. Et dire que cela n’aurait pas été possible au XIXe siècle.
Écoutons Bernadette Vallée qui mène la troupe parmi les chênes pédonculés : « à l’époque, la forêt ne recouvrait que 10 % de la Sologne. C’était une terre de marécages insalubres où l’on mourrait jeune. À cause des fièvres transmises par les moustiques, les Solognots étaient appelés “ventres jaunes”. » Elle enchaîne en désignant ici un Pinson des arbres, là une callune (fausse bruyère), la marche nordique se fait historique et naturaliste. Personne ne s’en plaindra.
Sologne. Indre-et-Loire.
La Loire en gabare, Centre-Val de Loire

Clément Sirgue se débarrasse du mégot de sa cigarette roulée. Il coupe le moteur, attend un peu que la Rabouilleuse se stabilise dans le courant puis hisse la grande voile rectangulaire. Le vent d’ouest soudain la remplit, le bateau glisse sur l’eau. Glouglou de l’eau, froufrou du vent, la Loire est à nous.
Enfin, surtout à Clément, marin d’eau salée et d’eau douce qui la fréquente depuis assez longtemps pour bien connaître ses caprices. Quant à la Rabouilleuse, c’est une vraie savonnette avec son fond plat dépourvu de dérive, mais il en faut plus pour déranger la capitaine. « C’est une gabare adaptée aux usages d’aujourd’hui. Coque en alu et habillage en bois. En mettant en service des bateaux en bois inspirés de la tradition, on embellit l’image du fleuve. On veut inciter les Ligériens à se tourner vers ce type de navire plutôt que vers des Zodiacs. Dans ce but, on propose des formations pour apprendre à naviguer sur la Loire. »
Sur la rive, un castor a laissé une empreinte et du castoréum, une sécrétion huileuse très odorante avec laquelle il marque son territoire. « Tout est bon dans le castor, explique Clément. Le castoréum servait dans la parfumerie. Avec la peau, on faisait des vêtements. On mangeait la viande et la queue aussi. Comme elle est recouverte d’écailles, on pouvait s’en régaler le vendredi en l’assimilant à du poisson. Le rongeur, qui avait complètement disparu du fleuve au XIXe siècle, a été réintroduit il y a une quarantaine d’années. » Gabares et castors unis pour la Loire.
La Rabouilleuse. Rochecorbon. Indre-et-Loire.
Un chef, un vrai

Christophe Albouy a quitté la Garonne pour la Loire. En s’installant rive droite, il a carrément fait le choix du Nord, mais il retourne régulièrement dans le Sud pour approvisionner son restaurant en charcuterie et autres victuailles à l’accent chantant. Sa barbe aussi noire qu’un corbeau confère à son visage un air sévère. Grand et se tenant très droit, il a tout de la statue du Commandeur.
Les manches retroussées de sa veste de cuisine laissent voir des tatouages. L’un d’eux représente une épée, celle d’Arthur. C’est le prénom de son fils. Son pommeau est fait d’ambre. C’est le prénom de sa fille. Ne pas se laisser impressionner, Christophe est une crème, sa cuisine une fête chic mais sans cravate, quant à sa carte des vins, elle n’existe pas. Les convives sont priés d’aller choisir directement dans la cave approvisionnée par les producteurs locaux. N’est-ce pas là une idée sympathique ? J’oubliais la délicieuse terrasse bien cachée à l’arrière de la maison. Embarquement immédiat pour Cythère.
L’embarcadère. Rochecorbon. Indre-et-Loire
