Carte postale du Cameron, cette Afrique en miniature - A/R Magazine voyageur 2018

Carte postale du Cameroun, cette Afrique en miniature

Au Cameroun, ce temps est révolu. Dans les allées du Spar de Douala, flambant neuf et plutôt vide, une hôtesse m’informe : « Monsieur, nous avons des promotions exceptionnelles sur le vinaigre. » Je décline, l’hôtesse est outrée. « Mais enfin monsieur, cette promotion est vraiment exceptionnelle. »

 

Le Cameroun ne tient pas la grande forme, il y a du grabuge dans les provinces anglophones, un octogénaire est au pouvoir depuis une quarantaine d’années, Boko Haram menace et l’espoir reste introuvable. Dans un café de Yaoundé, un sociologue me parle de baissage de bras généralisé. Mais, joie, les Lions indomptables ont remporté la Coupe d’Afrique. Le trophée fait la tournée du pays et il passe justement par mon hôtel. Tout le monde veut une photo avec la coupe, c’est l’émeute. Un militaire brandit son arme pour écarter la foule du trésor dont il a la garde. Cet abruti serait bien capable de lâcher une rafale.

 

À Garoua, on peut se refaire une beauté chez le coiffeur Mollah Omar avant de se rendre au bar C’est le moment ou à la discothèque Le lourd. Au collège Sainte-Thérèse, je parle devant une classe où les gamins s’appellent Roosevelt ou Giresse. À l’issue de mon intervention, la bonne sœur dirigeant l’établissement me propose un rafraichissement. La religieuse ouvre le tiroir de son bureau et en sort un litre de « 33 » Export. « — Vous aimez la bière ? — Si, beaucoup. Mais là, il est 9 heures du matin. »

 

« Les gens se plaignaient des Français, explique Abou. Mais avec les Chinois, c’est pire. »

 

À Bangangté, dès 6 heures du matin, une quincaillerie diffuse les tubes de Salvatore Adamo à un volume déraisonnable. J’ai également entendu des guitaristes reprendre du Michel Sardou sans être inquiétés. Il y a beaucoup à dire sur l’héritage néfaste de la colonisation. « Les gens se plaignaient des Français, explique Abou. Mais avec les Chinois, c’est pire. » Abou est chauffeur, son boulot est stable, il lâche un billet à chaque fois qu’il passe au village. Son père est imam à Bafia. Il a une quarantaine de frères et sœurs vivants. Bangangté a été désignée « ville le plus propre du pays » et la région ne s’en sort pas trop mal. Les Bamilékés ont la réputation d’être un peuple entreprenant, le niveau d’éducation est assez élevé.

 

« Tu es un bon joueur, mais tu t’es déconcentré sur la fin. »

 

Je séjourne à la fondation Gacha pour finir un livre. C’est une ONG plantée sur les jolies collines des environs. Le directeur s’appelle Flaubert. Papa Jean-Guy tient la grande forme. Il a 71 ans et il fait partie de ces personnages qu’on adopte au premier regard. Il s’occupe de la bibliothèque, tout le monde l’adore. Il incite les jeunes à lire. Il les exhorte surtout à jouer au Scrabble. Le Scrabble, c’est sa grande passion, il a fait de la compétition. L’œil gourmand, Jean-Guy me propose une partie. Je suis écrivain, il va voir ce qu’il va voir, le vieux. Une heure plus tard, alors que je recompte mes dents, il affirme : « Tu es un bon joueur, mais tu t’es déconcentré sur la fin. » Je passe voir papa Jean-Guy tous les jours, on parle de tout et de rien. On prend une moto pour descendre quelques Primus en ville, il raconte sa vie. Il était musicien dans un orchestre, il jouait à Kinshasa à la belle époque. Il a couché avec plus de mille femmes. « Je tenais un carnet de mes conquêtes. Je pouvais en mettre trois dans mon lit le même soir. J’étais un voyou ! Mais attention : depuis que j’ai rencontré mon épouse, je n’ai jamais fait un écart. » Papa Jean-Guy a eu une belle vie. Puis il a attrapé une infection à la jambe et il est mort, sans me laisser le temps de prendre ma revanche au Scrabble. Bon voyage, papa.

 

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Écrit par
Sandrine Mercier
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