Ça baigne à Singapour : la carte postale de Julien Blanc-Gras

Cher Aller / Retour,

Je t’écris de Singapour où Joseph Conrad est une star qui a droit à une plaque commémorativo-touristique à l’entrée de la marina. L’auteur de Lord Jim a traîné ses guêtres d’aventurier dans les parages, contribuant par ses récits à la renommée de la ville – et à l’exploration de la condition humaine. Singapour est l’un des plus grands ports du monde et arbore une forêt de gratte-ciel du haut desquels on observe les centaines de cargos croisant de concert dans un détroit de Malacca embouteillé comme la porte des Lilas en période de travaux.

Marina Bay Sands, le nouvel emblème de la ville

Lumières du Marina Bay Sands - - A/R Magazine voyageur 2017
Lumières du Marina Bay Sands – A/R Magazine voyageur 2017 © G Whalan – Flickr Creative Commons

Le nouvel emblème de la ville s’appelle le Marina Bay Sands. Un hôtel façon Las Végas, une ville en soi, qui emploie 9000 personnes. Je visite une des suites de 300m2 en compagnie d’une gentille attachée de presse. Dès l’entrée, un piano. Puis un sauna, une salle de fitness avec bancs de musculation et vélo d’appartement, une pièce karaoké, un coin coiffure, un salon de massage et des dressings plus grands que ton appartement. Cerise sur le gâteau, la suite dispose d’une porte dérobée pour accueillir les employés et « partners ». Je fais semblant de ne pas comprendre. « Hé bien, si monsieur veut faire venir une masseuse, c’est plus discret ». Le luxe se niche dans ces petits détails qui font la différence et justifient la nuitée à 1700 S$.

Le véritable intérêt de l’établissement réside dans sa folie architecturale. L’hôtel est composé de trois tours distinctes et reliées en leur sommet par une piscine à débordement longue comme plusieurs terrains de foot. Un mojito à la main et les pieds dans l’eau, on flotte dans le ciel. On contemple la ville en maillot de bain, et par temps clair, on pourrait voir la Malaisie adjacente. Hélas, la vue est bouchée par la fumée des feux de forêt dont parlent tous les chauffeurs de taxi soûlés par les manières écologiquement irresponsables de leurs ploucs de voisins. Un tel manque de savoir-vivre agace prodigieusement les habitants de la cité-état, fière de sa modernité rutilante.

Dans les jardins de Singapour, la cité du lion - A/R Magazine voyageur 2017
Dans les jardins de Singapour, la cité du lion – A/R Magazine voyageur 2017

Singapour, un “Disneyland avec la peine de mort” ?

Singapour, c’est l’histoire d’un duty-free humide, 700 km2 voués au commerce, un miracle économique fulgurant et une réputation d’autoritarisme confirmée par toute une série de réglementations grotesques comme l’interdiction d’importer du chewing-gum, de nourrir les pigeons ou de s’enculer. Prospère, stable et quadrilingue, Singapour est surnommée la « Suisse de l’Asie ». L’écrivain William Gibson sonne plus juste en la décrivant comme un « Disneyland avec la peine de mort ». Pourtant, on ne voit pas la police. Les forces de l’ordre sont bien présentes, mais en civil. Contrôle par le vide et incitation à l’auto-censure. Ca marche. Singapour est l’un des pays les plus sûrs de la planète. C’est certainement formidable, mais ça manque un peu de saleté et les possibilités d’aventures s’en trouvent réduites. Je ne sais pas ce qu’en aurait pensé Joseph Conrad. Ce que je peux te dire, c’est que j’ai visité un temple abritant une dent de Bouddha.

La bise,

Julien.

A lire aussi : Singapour, escale dans la cité du lion.

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Écrit par
Julien Blanc-Gras

Né en 1976, Julien Blanc-Gras est un écrivain et journaliste-reporter.
Après des études de journalisme à Grenoble, il obtient un DEUG d’histoire puis une maîtrise en journalisme, puis à Hull en Angleterre.

En 2005, il publie au Diable vauvert, « Gringoland », qui conte un périple latino-américain et sera ensuite lauréat du festival du Premier Roman de Chambéry et « Talents à découvrir » des librairies Cultura.

En 2008, il publie « Comment devenir un dieu vivant », une comédie apocalyptique déjantée, puis « Touriste » en 2011, et « Géorama » en 2014.

Il a également séjourné aux îles Kiribati à l’automne 2011 pour réaliser son livre, « Paradis (avant liquidation) » (2013).

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