Mal d'altitude en Argentine : la chronique de Tristan Savin

Mal d’altitude en Argentine : la chronique de Tristan Savin

Mal d’altitude

 

J’ai découvert les Andes lors d’un voyage en Argentine, dans cette partie peu touristique du pays appelée NOA (nord ouest argentin). Une région de hauts plateaux, désertique, aux paysages lunaires dignes d’un western : quebradas (cañons), pistes poussiéreuses, cactus candélabres, collines roses, étendues de sel qui piquent les yeux. Une semaine durant, j’ai longé la Cordillère du sud au nord, en empruntant la fameuse Panaméricaine (paraît-il la plus longue route du monde), à bord d’une Land Rover aux banquettes défoncées et aux relents de diesel. J’apercevais de temps en temps un guanaco ou une vieille Indienne emmitouflée dans son poncho chamarré. Dans le petit musée d’un village perdu se trouvait une momie inca parfaitement conservée et une figurine jumelle de Rascar Capac. Tout cela sentait bon son Tintin !

 

Le souffle coupé à 3400 mètres d’altitude et des poussières

 

Je devais me rendre de Tucuman (rebaptisée « trouducuman » par les plaisantins) à La Quiaca, via Jujuy (prononcer « rourouille ») et Humahuaca. Arrivé à la frontière bolivienne, à 3400 mètres d’altitude et des poussières, j’avais le souffle coupé – non par la beauté des paysages, mais par le soroche, comme l’appellent les Quechuas. Autrement dit le « mal aigu des montagnes ». Je ne pouvais pas marcher sans que la tête me tourne. Des Amérindiens déguisés en Incas jouaient de la flûte de pan sur la place du village, indifférents à mon malaise. Je me suis assis à même le trottoir. Une routarde allemande (ou flamande, je ne sais plus) m’a faire boire du maté. Je voyais ses bras couverts de colifichets se transformer en serpents. Tout cela me paraissait irréel. L’aimable beatnik m’a conseillé de prier la déesse Pachamama pour vaincre le mal. J’ai fermé les yeux et senti mon crâne exploser. Je crois même m’être évanoui. En réalité, ai-je appris le lendemain, quand on ne supporte pas l’hypoxie – c’est-à-dire le manque d’oxygène dans les tissus — la seule solution est de redescendre pour éviter un œdème cérébral.

 

La coca contre le soroche

 

J’ai retrouvé les Andes l’année suivante en voyageant en Équateur. Cette fois-ci, j’avais le remède ad hoc contre le soroche : de la coca. Non, m’sieur le juge, je ne fais pas l’apologie de la cocaïne. La coca est une plante naturelle, médicinale, en vente libre localement. On achète un petit sachet en épicerie, pour une bouchée de pain, on cale quelques feuilles pliées en quatre entre les gencives et les joues, et on mâche lentement, tel un ruminant, jusqu’à l’obtention d’un suc au goût amer… Pour les descendants des Incas, c’est un médicament contre les maux de ventre et les migraines, également employé comme coupe-faim. J’étais de nouveau dans Le Temple du Soleil : les lamas gambadant à flanc de montagne, les marchés aux couleurs arc en ciel… La grande aventure consistait à prendre le petit train qui reliait la ville d’altitude d’Alausi à Guayaquil. Le dénivelé était vertigineux : on partait de 2300 mètres pour atteindre la côte pacifique. Outre sa vétusté, le fameux train a cette particularité : les étrangers voyagent sur le toit. Les backpackers l’avaient surnommé devil’s nose train – car il contourne la montagne Nariz del Diablo, le Nez du Diable ! On monte et en descend, on zigzague entre les volcans, on s’élance sur un pont suspendu dans le vide. Et quand le train déraille, tout le monde descend pour le remettre sur la voie…

Après une dizaine d’heures de « montagnes russes », j’ai débarqué dans la fournaise du port, au milieu des bananiers. Je n’avais pas souffert du soroche – grâce à la coca.

 

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* Trous du cul du monde

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Écrit par
Tristan Savin

Tristan Savin, écrivain bourlingueur, s’amuse à dénicher les lieux improbables. Son dernier livre : Les trous du cul
du monde (Arthaud, 2016)

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