Une échappée artistique au fil de l’eau à Amiens

Naviguer en barque entre des îlots de verdure, croiser un héron au détour d’un canal puis tomber, presque par hasard, sur une œuvre d’art contemporaine cachée dans les roseaux : c’est l’expérience singulière que propose le Festival International des jardins d’Amiens. Depuis 17 ans, cet événement transforme les célèbres marais amiénois en un parcours artistique à ciel ouvert où créations contemporaines, patrimoine maraîcher et biodiversité dialoguent. Bien plus qu’une exposition, le festival est aussi un projet de préservation environnementale et d’insertion sociale, qui invite à découvrir les Hortillonnages autrement, au rythme lent de l’eau.

© yannmonel

L’art surgit au détour d’une balade en barque

Il est 10 heures lorsque les barques quittent le port à fumier de Camon. Pendant 2h30 le programme tient en une seule promesse : se laisser porter. Ici, nul besoin de courir d’une œuvre à l’autre. Dans les Hortillonnages, la nature impose son rythme et l’art se découvre presque par surprise. À peine embarqués, le spectacle commence déjà. Un héron cendré s’envole des roseaux, des cygnes glissent silencieusement sur l’eau tandis que des grèbes huppés construisent leur nid au milieu d’un étang paisible. Canards, oies et poules d’eau accompagnent la navigation dans ce dédale de canaux, appelés localement les rieux, qui serpentent entre les îlots. Puis, au détour d’un virage, une première installation apparaît.

Hortillonne, d’Apolline Ducrocq © yannmonel

Cette année, le parcours rassemble 49 œuvres, dont 12 inédites, imaginées par des paysagistes, architectes, plasticiens et étudiants de l’Université de Picardie Jules Verne. Certaines semblent avoir toujours fait partie du paysage ; d’autres, plus monumentales, surprennent par leur audace. Parmi les créations les plus marquantes figure Hortillonne, d’Apolline Ducrocq, installée sur l’île aux Fagots. L’artiste s’est inspirée des anciennes photographies du marché sur l’eau d’Amiens, lorsque les maraîchers vendaient directement leurs légumes depuis leurs barques. Son installation, composée de colonnes de paniers métalliques blancs empilés, rend hommage aux hortillonnes, ces femmes qui se transmettaient de génération en génération l’anneau servant à amarrer leur embarcation. Une œuvre discrète mais chargée de mémoire.

Mise en Abysse, Collectif A8 © yannmonel

La promenade réserve encore bien des surprises. Une cabane en forme d’artichaut, des pierres aux reflets cuivrés, des jardins potagers soigneusement entretenus… Certaines œuvres demandent même un effort d’observation. C’est le cas de Mise en Abysse, conçue par 8 étudiants en art de l’Université de Picardie Jules Verne. Pour la découvrir, il faut approcher son regard d’une simple vitre. Derrière, un univers sous-marin miniature apparaît : poissons suspendus, papier journal, plastique recyclé et lumière bleutée composent une scène poétique qui évoque la fragilité des milieux aquatiques.

Un laboratoire vivant entre patrimoine, création et biodiversité

Le Festival International des Jardins célèbre cette année sa 17ᵉ édition. Chaque été, il investit près de 400 hectares de marais façonnés depuis le Moyen Âge par des générations de maraîchers. Longtemps menacé par l’abandon progressif de certaines parcelles, ce territoire exceptionnel retrouve aujourd’hui une nouvelle dynamique grâce au dialogue entre art contemporain et préservation du paysage.

Installation de ruches, 3 km à la rondes, Eoche-Duval – Servettaz © yannmonel

À l’origine du projet se trouve Gilbert Fillinger, alors directeur de la Maison de la Culture d’Amiens. Son ambition : faire découvrir ce patrimoine méconnu tout en participant concrètement à sa sauvegarde. L’association Arts et Jardins reprend cette idée en développant un festival qui restaure les berges, entretient les îlots et redonne vie à ces espaces naturels. Le site est composé d’une mosaïque de parcelles séparées par les rieux. Certaines appartiennent à l’association, d’autres restent entre les mains de propriétaires privés ou de chasseurs. Une cohabitation qui pourrait sembler complexe, mais qui fonctionne grâce au dialogue instauré depuis les débuts du festival. La biodiversité en bénéficie directement. Les oiseaux y trouvent des conditions favorables pour nicher et se reproduire. Cette année encore, les équipes constatent une augmentation remarquable de certaines espèces, notamment des cygnes, beaucoup plus nombreux qu’auparavant.

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Le renouvellement artistique participe également à cette vitalité. Chaque année, un appel à projets attire des créateurs venus du monde entier. Pour cette édition, 218 candidatures provenant de plus de 20 pays ont été étudiées. Avant d’être sélectionnée, chaque œuvre fait l’objet d’une analyse attentive : compatibilité avec l’écosystème, résistance aux conditions extérieures et capacité à s’intégrer durablement dans le paysage. Les installations restent visibles pendant toute la durée du festival et viennent progressivement enrichir un patrimoine artistique en constante évolution. Au-delà de leur esthétique, les œuvres questionnent toutes, à leur manière, notre rapport au vivant, aux ressources naturelles et à la manière d’habiter un territoire. Une réflexion qui prend ici une dimension particulière tant le paysage semble lui-même faire partie de l’exposition.

Un festival où la culture devient aussi un projet de société

Si le Festival est aujourd’hui reconnu pour son parcours artistique, son ambition dépasse largement le cadre culturel. Le projet repose également sur une forte dimension sociale. Chaque année, 12 jeunes en Service Civique participent à l’accueil des visiteurs et à la médiation pendant 6mois. Ils découvrent les métiers de la culture tout en contribuant au bon fonctionnement du festival. L’association développe également un chantier d’insertion professionnelle destiné à des personnes éloignées de l’emploi. Elles participent à l’entretien des jardins, à la restauration des îlots et accompagnent les artistes lors des installations. Cette expérience leur permet d’acquérir des compétences concrètes et favorise leur retour vers l’emploi. Avec un taux de réinsertion positive de 62 %, Arts et Jardins affiche l’un des meilleurs résultats de la région, notamment grâce à son partenariat avec le ministère de la Justice dans le cadre des Travaux d’Intérêt Général.

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L’économie circulaire trouve aussi sa place dans ce modèle. Les récoltes issues des jardins potagers sont redistribuées à des associations locales, prolongeant ainsi la vocation nourricière historique des Hortillonnages. Cette approche globale fait toute la singularité du festival. Ici, l’art ne s’expose pas seulement dans un décor naturel exceptionnel : il participe à préserver un paysage, à transmettre une mémoire, à favoriser l’insertion professionnelle et à sensibiliser les visiteurs à la richesse du vivant. Au terme de la balade, une évidence s’impose. Les œuvres resteront peut-être en mémoire, mais aussi le bruissement des roseaux, le vol d’un héron ou le silence des canaux. Car dans les Hortillonnages, la véritable exposition est sans doute celle que composent ensemble la nature, le temps et les hommes.

Infos pratiques

  • En train : gare d’Amiens, puis une dizaine de minutes jusqu’au départ des visites.
  • Balade en barque : départ du port à fumier de Camon, sur réservation. Durée : 2 h 30.
  • À pied : accès gratuit à l’île aux Fagots par le 43 chemin de Halage à Amiens, à environ dix minutes de la gare. Compter une heure de promenade.
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Écrit par
Celestine Pelcat
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