Carnet sonore : notre sélection musicale de l'hiver - A/R Magazine voyageur 2019

Carnet sonore : notre sélection musicale de l’hiver

Entretien avec Lionel Loueke – Bénin

Herbie Hancock ou Chick Corea ne jurent que par lui : le guitariste Lionel Loueke accompagne dans leurs tournées internationales quelques-uns des plus grands noms du jazz contemporain. Mais il trouve tout de même le temps d’enregistrer de son côté des albums d’une rare fluidité, à l’instar du petit dernier, The journey, merveille gorgée de rythmes délicats et de refrains veloutés.

Pourquoi avoir choisi ce titre, The journey (le voyage) ?

Simplement parce qu’il résume mon parcours de musicien, depuis mes débuts au Bénin jusqu’à aujourd’hui, ainsi que toutes les influences musicales acquises en chemin. Je rejoue des compositions anciennes, j’en ajoute de nouvelles : je continue ma route.

Cet album se finit par The healing (la guérison). Est-ce là le but du voyage ?

Si je les résume, les paroles des chansons parlent de la vie de tous les jours. J’aborde des sujets d’actualité, comme l’immigration ou le réchauffement climatique. J’évoque également un enfant qui a perdu sa mère lors d’une guerre. Il faut qu’on imagine un monde meilleur parce que, si on n’écrit pas l’avenir ensemble, la vie va s’arrêter là.

Vous évoquez la douleur avec une infinie douceur. Est-ce dans votre caractère ? Ou est-ce une volonté de ne pas ajouter à l’énervement contemporain ?

C’est une question de tempérament : je suis d’un naturel très doux. Mais je pense aussi que tous les problèmes peuvent se résoudre dans le calme, à tous les niveaux. Sur mon précédent album, Gaïa, j’avais adopté un son agressif, rock, avec des distorsions. Celui-ci est plus serein. J’espère que le message passera mieux ainsi…

Peut-on dire que The journey est un album africain ?

L’album a été enregistré à New York et à Paris. Mais à Paris, j’ai pu enregistrer avec des amis africains, comme le flûtiste peul Dramane Dembélé. J’ai une grande expérience de l’Afrique, du Bénin et au-delà. Elle s’entend dans les langues que je chante, le fon, le mina et le yoruba. Comme la plupart des enfants du Bénin, j’ai grandi à proximité d’adeptes du vaudou. Cela a probablement une influence sur les rythmes que je joue, mais pas une influence directe.

Que disent vos collègues, les jazzmen afro-américains, de cet enregistrement ?

Ils aiment beaucoup mon approche. À propos de ce disque, Quincy Jones a parlé d’« une voix absolument magnifique, appuyée par une incroyable technique de guitare ». Ce qui intéresse les jazzmen, c’est la dimension africaine de mon jeu. Moi, j’ai vécu aux États-Unis une quinzaine d’années, le temps d’apprendre leur musique. En retour, ils s’intéressent à la musique africaine. Certains font même le déplacement et viennent étudier sur mon continent. C’est un échange.

Irina Gonzales, Emigrar – Agoriia

« Yemayá, déjales llegar con vida »… Irina Gonzalez ouvre son premier album avec une prière, un appel lancé à la déesse de la mer pour qu’elle prenne soin des migrants, magnifié par les accords mordorés d’un quartet toulousain, Somesax. La Cubaine native de Santa Clara a elle aussi fait un long voyage avant de poser ses bagages dans la Ville rose. Elle a glané au passage bossa nova, folk vénézuélien et flamenco qui font le sel de ce disque. On peut ne pas croire en Yemayá. Mais comment douter de la beauté de toute cette diversité culturelle, qui n’a rien d’un mythe ?

Ali Amran, Tidyanim – 
La Trackasserie

Il est la voix, rocailleuse et électrique, des Kabyles de ce début de siècle. Dans l’immémoriale langue berbère, Ali Amran chante leurs doutes, leur lassitude, leurs regrets. Vertige lancinant, peur de l’immobilisme autant que de la fuite en avant, détresse face à un temps sur lequel personne n’a de prise… Dans ses textes, l’amertume n’est jamais loin. Mais les guitares montent la garde et savent battre le rappel, pour d’un riff irrésistible, inviter à relever la tête. Pour beaucoup, cet homme est une lumière dans la nuit !

Elisapie, The ballad of the runaway girl – 
Yotanka

Ça sent le sapin, chez Elisapie, le grand sapin blanc sous lequel s’ébrouent les loups et les motos-neige. Originaire de Salluit, petit village du Grand Nord québécois, situé au-delà du soixante-deuxième parallèle, elle représente la culture inuite sur les scènes du Canada. Pourtant tout, dans ce disque givré et chaleureux, est hautement personnel : ses reprises de standards inconnus, cet empilement de percussions dans lesquelles vient s’emmitoufler un chaos émotionnel sublimé, l’adresse à la mère qui l’a abandonnée… Attention : voix unique !

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Écrit par
François Mauger
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