Chacun porte en soi quelques flocons de ce grand rêve blanc, le rêve du Grand Nord, distillé très tôt par la magie des livres d’enfants et des récits d’explorateurs. Pour goûter à la douce morsure du vent sur les joues et écouter le chuintement des raquettes sur la neige meringuée, direction le nord du Nunavik, l’ancien Nouveau-Québec, un territoire libéré des glaces il y a 8 000 ans à peine, toujours hanté par les ours et les loups.
Dans la cuisine d’Emily Emudmuk, des aigles pêcheurs se disputent un saumon, entre un coucou suisse et une gravure d’ours polaire. Sur la porte du réfrigérateur, les petits-enfants sourient, entourés de factures et de listes de courses. À côté, bonnets et casques de hockey rappellent le quotidien inuit. Les Inuits font rarement carrière dans la décoration intérieure. Depuis peu, ils disposent pourtant d’un intérieur. À 59 ans, Emily Emudmuk appartient à la première génération d’Inuits sédentarisés. Ainsi, ils ont quitté la lande arctique pour vivre entre quatre murs surchauffés
« un gouvernement canadien soucieux de fixer et contrôler les groupes nomades au chamanisme subversif »
Cette idée saugrenue vient du gouvernement canadien, désireux de fixer et de contrôler des groupes nomades jugés subversifs. Ces groupes pratiquaient un chamanisme perçu comme une menace. Pour encourager la sédentarisation, l’État a promis des allocations et des coupons de nourriture. Ces aides visaient les familles qui acceptaient de scolariser leurs enfants.
« Quand j’ai eu 7 ans, mon père a décidé de s’installer ici, à Kangiqsualujjuaq, où il y avait une école et un dispensaire. Beaucoup en ont fait autant. Jusqu’alors, nous vivions au rythme des animaux, chasse au caribou et pêche à l’omble l’été, chasse au phoque pendant les longs mois d’hiver. Du jour au lendemain, c’était fini. Mais il y avait encore des vieux qui allaient et venaient avec leurs traîneaux à chiens. Alors, la police montée est venue et a tué les chiens. Plus de chiens, plus de chasse. Les vieux se sont mis à boire et l’État leur a donné de l’argent pour qu’ils se taisent… »
