Certains jouent du piano debout, d’autres, c’est plus rare, au sommet des montagnes. Marco Poingt est de cette race. Que voulez-vous ? La haute altitude l’inspire, l’alpinisme le transcende. Alors, en plus d’un sac à dos, il a pris l’habitude de transporter un piano sur les pentes. Pour son dernier spectacle, il a innové en descendant au fond du gouffre de Padirac. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire dire beaucoup. Ça veut dire qu’il est libre.


Quel genre de pianiste es-tu ?
Je suis un pianiste libre, un pianiste en quête de nouvelles expériences. Pour moi, la musique n’a aucune barrière ni frontière, juste des ponts et des passerelles que j’aime utiliser pour passer d’une couleur à l’autre, d’un univers à l’autre. J’ai un parcours de pianiste classique et de pianiste jazz. Ce que j’aime par-dessus tout maintenant, c’est d’utiliser la rigueur de la musique classique et la mêler à la liberté du jazz. Je compose beaucoup. Un jour, j’ai compris que mon inspiration ne venait pas devant mon piano ou dans mon salon, mais là où je ne m’y attendais pas, c’est-à-dire en montagne, dans la nature. C’est alors que je suis parti en quête de sommet avec mon piano sur le dos, sur le Vignemale dans les Pyrénées, le Kilimandjaro, ou le Mont-Blanc. Je vais dans les lieux qui m’inspirent, c’est vraiment ma ligne artistique.


Tes derniers concerts extraordinaires ont eu lieu au fond du gouffre de Padirac à – 103 m de profondeur exactement. Qu’avais-tu en tête ?
C’est un lieu avec une âme qui m’a inspiré un spectacle immersif à 100 %. Édouard-Alfred Martel a découvert le gouffre en descendant au bout d’une corde dans le trou rond géant qu’il y a sur le causse de Gramat. C’était complètement fou en 1889, car on le nommait le Trou du diable. Je suis parti de cette histoire-là pour à mon tour descendre en rappel jusqu’à mon piano demi-queue. J’ai composé une musique très percussive avec des tambours, des bongos d’Amérique du Sud, une musique en relation avec la Terre, avec la Pachamama.
Quelques thèmes un peu angoissants reflètent l’état dans lequel on est quand on descend dans ce trou, dans le ventre de la Terre. Je suis resté en résidence ici pendant une semaine pour découvrir le gouffre et j’ai composé des morceaux qui expriment ma communion avec le milieu. J’ai passé du temps à écouter le silence, le bruit de l’eau qui coule, à observer de petites méduses sur les parois. Ce petit écosystème sous la terre m’a inspiré des mélodies.

Raconte-nous le Kili.
C’était un projet dingue de monter à presque 6000 m avec mon piano électrique sur le dos. Je voulais vraiment aller en haut du toit de l’Afrique, car ce continent est pour moi le berceau de la musique. Tous les rythmes africains me touchent beaucoup et sont à la base de la musique cubaine et brésilienne que j’aime énormément.
Pour moi, c’était quelque chose de très symbolique d’aller là-bas. L’ascension a été laborieuse, car mon piano pèse lourd et avec l’altitude c’était devenu difficile de marcher à cause du mal des montagnes. La météo n’arrêtait pas de changer et il a même neigé le dernier jour. Mais à chaque campement, je composais des morceaux inspirés de tous les moments vécus. Au sommet, j’ai joué une mélodie que j’avais en tête depuis deux jours. Un panneau indiquait le pic Uhuru à 5 895 m. Uhuru, ça veut dire « Liberté » en swahili. J’ai appelé ce morceau Liberté, ça faisait vraiment sens.
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