Entretien avec Jean-Claude Carrière - A/R Magazine voyageur 2019

Entretien avec Jean-Claude Carrière, fringant voyageur de 88 ans

Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez quitté votre lieu de naissance dans l’Hérault ?

 

Oui ! C’était pour aller dans le Gard, il ne s’agissait donc pas encore d’un voyage au long cours ! Je devais avoir trois ans quand mes parents m’ont emmené à Nîmes puis au bord de la mer, au Grau-du-Roi. J’ai également le souvenir d’être allé à la même période aux Baux-de-Provence et d’y avoir ressenti, pour la première fois de ma vie, le vertige ! C’est un lieu superbe où je reviens régulièrement, mais à chaque fois, je me souviens de ce vertige initial.

 

Ce provincial que vous étiez à l’origine se souvient-il encore de sa première « montée » à Paris ?

 

C’était le 1er avril 1945. La guerre n’était donc pas terminée. J’avais treize ans et demi et je devais accomplir mon troisième trimestre au lycée Voltaire. J’ai pris le train avec mon oncle qui était encore en uniforme. Et pour monter dans ce convoi militaire, j’ai moi aussi revêtu un uniforme afin de me fondre dans la masse. Il faut imaginer qu’il régnait à l’époque en France un grand bordel, si vous me permettez l’expression ! J’ajoute que sortant d’une école catholique, j’ignorais absolument qui était ce Voltaire dont mon nouveau collège portait le nom. Je me suis rattrapé depuis… Je garde surtout le souvenir de ce Paris libéré avec des troupes américaines très présentes et en permanence un immense sentiment de victoire. Le 14 juillet de cette année-là fut inoubliable : tout Paris était dans les rues. C’était magnifique.

 

Quel est votre premier souvenir de départ en vacances ?

 

Précisément, il a fallu que j’habite à Paris pour que je parte en vacances. Avant cet été 45, je restais chez moi dans l’Hérault avec mes parents. Et c’est d’ailleurs là que j’ai pris mes premières vacances, dans la maison familiale de Colombières-sur-Orb, en revenant de la Capitale pour les congés d’été. À vrai dire, je n’ai pas quitté la France avant mes dix-neuf ans : j’ai alors fait depuis l’Hérault un aller-retour d’un jour en Andorre avec des amis.

 

Vous souvenez-vous de votre premier voyage en avion ?

Oui, mais c’était beaucoup plus tard. Il s’agissait d’un avion militaire durant la guerre d’Algérie, en 1960. J’étais à l’époque sergent dans un bureau au fin fond de l’Algérie. Un jour, mon supérieur m’a dit : « Tu viens avec moi demain à Paris ? » On a rejoint Alger en voiture, ce qui était plutôt dangereux à l’époque. Alors que nous n’étions que deux passagers, nous sommes montés dans un Bréguet Deux-Ponts qui était un énorme avion capable de transporter des chars d’assaut et nous avons atterri à Marseille. Je suis ensuite resté trois jours à Paris. Le retour s’est effectué par bateau plus classiquement. Ce fut pour le moins surréaliste.

 

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Photographe : Franck Ferville
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Écrit par
Laurent Delmas
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