BARCELONE – petite tocade catalane

Après trois jours passés à Barcelone à vous gaver de tapas sur les Ramblas, à vous promener à moitié nu coiffé d’un casque à bière et vous fracasser les tympans dans les boîtes du front de mer dans une ambiance de Spring Break, les mojitos commencent à vous sortir par les trous de nez. Vous décidez d’abandonne la capitale pour découvrir les alentours. Et vous faites bien.

Les vignobles en roue libre

Au cœur du Penedès, le canton de Subirats s’étend sur 56 km² et 14 communes. Ici, tout semble dédié à l’alchimie du vin. Vingt-trois domaines et plus des deux tiers du territoire sont couverts de vignes.

Il reste pourtant de la place pour de jolis sentiers cyclables. Ils serpentent entre coteaux et collines. Cyprès élancés, mas ocre sur les hauteurs et chemins blanchis par le soleil donnent au paysage un air de Toscane. Quelques côtes pentues achèvent l’illusion.

Pas besoin d’être un grimpeur aguerri : les vélos électriques avalent les pentes sans effort. En levant les yeux du guidon, on découvre aussi des oliviers, des amandiers et des vergers de pêchers, mêlés aux rangs de vigne.

Durant l’été, après une bonne suée, il fort tentant de s’arrêter à l’ombre d’un verger et de s’adonner toute honte bue au maraudage, activité tout à fait condamnable, mais tellement rafraîchissante… Les plus prévoyants (ou les plus honnêtes) pourront aussi acheter leurs pêches au marché qui leur est dédié tous les week-ends de l’été sur la place de Sant Pau d’Ordal. A 5 ou 6 € la cagette de 2,5 kg, on aurait tort de risquer le coup de fusil… (…)

Office de tourisme de Subirats. Tél. : 93 899 34 99, www.turismesubirats.cat

AU BON TEMPS DE LA COLONIE

Mélenchon a beau dire, le capitalisme est parfois à l’origine de bien jolies choses. En 1890, Eusebio Güell, fatigué des grèves à répétition qui frappent son usine textile de Barcelone, décide de la fermer, et après avoir viré les fortes têtes, en ouvre une autre au vert, près de sa maison de campagne de Santa Coloma de Cervelló. En bon patron paternaliste, il fait construire tout un village pour ses nouveaux ouvriers, loin de toute fâcheuse influence socialisante, et confie les rênes du chantier à plusieurs têtes d’affiche de l’architecture moderniste.


« Le grand Gaudi en personne se lance dans un projet pharaonique »

Autour de l’usine fermée depuis 1973, le promeneur découvre un petit monde de rues proprettes et ordonnées. Jalonnées d’un théâtre, d’une cafétéria, d’une école de garçons qui aurait sûrement plu à Harry Potter et d’une école de filles où les demoiselles de l’époque savaient rester à leur place en apprenant les points de couture essentiels et comment tenir une maison… De toute façon, à l’époque d’Eusébio, les enfants rejoignaient leurs parents derrière les machines dès l’âge de 7 ans en alternance avec leurs cours et intégraient définitivement l’usine à 14 ans.

On peut être bienfaiteur de l’humanité tout en gardant le sens pratique. Par ailleurs, un bon ouvrier se doit d’être bon-chrétien, il lui faut donc une église. Le grand Gaudi en personne se lance dans un projet pharaonique : une église à deux étages. Longue de 60 m et dont le clocher doit rivaliser avec la cheminée de l’usine à 40 m de haut. Lorsque leur père tombe malade en 1914, les filles Güell décident qu’on peut aimer Dieu à moindres frais et stoppent le financement du chantier. La crypte qui a eu le temps d’être achevée annonce avec ses arcs de caténaire, ses vitraux fleuris, ses matériaux recyclés ou ses piliers inclinés en forme de troncs, la fameuse Sagrada Familia de Barcelone. On aurait tort de se priver de cette rafraîchissante mise en bouche.

Colonia Güell, Visite libre de l’église 7 €. Tél. : 93 630 58 07, www.gaudicoloniaguell.org

VILLAGES DANS LEUR JUS (DE RAISIN)

La grande crise du phylloxera en 1914 et l’exode rural amorcé par l’industrialisation des vallées ont proprement vidé les villages d’El Montcau. Niché dans un creux de la Serra de Sant Llorenç de Munt, Mura ne compte plus que 90 habitants à l’année.  Et plus de 2 000 personnes s’y agitaient à la grande époque de la viticulture. Entre les nobles bâtisses de vignerons du XVIIe et XVIIIe siècles, les dalles des ruelles ne résonnent plus du roulis des barriques, mais du pas plus ou moins léger des touristes. Des retraités se réchauffent le cuir au soleil en évoquant les derniers résultats du Barça. De matous ont pris le contrôle du passage Camil Antonietti et de ses ponts couverts de pampre.

En poussant la porte de l’église Sant Marti, le promeneur fait un voyage dans le temps. Dans une douce odeur de cire d’abeille, un confessionnal d’avant l’internet attend son lot de confidences coupables. Tout autour du village, la forêt a investi les terrasses jadis dédiées à la vigne. Entre les chênes verts, les petites tours des « tines » rappellent une époque entièrement dédiée à la dive bouteille. Ces drôles d’édifices abritaient les cuves dans lesquelles on foulait le raisin.  Cela, afin d’en obtenir le moût qu’on laissait fermenter sur place jusqu’à sa transformation en vin.

Le vigneron s’épargnait ainsi le transport des grappes jusqu’au village. Mura partage ce patrimoine rural insolite avec son éternelle rivale Talamanca à 7 km de là. Perché sur un tertre de la Serra de Rossinyol, à l’ombre de son château médiéval, le bourg cultive lui aussi le calme et l’art de vivre à la catalane.

Office du tourisme de la région de Bages. Tél. : 93 693 03 96, www.bagesturisme.net

LE MONASTÈRE DU VERTIGE

Loin des hommes, plus près de Dieu. C’est sans doute ce que s’est dit une poignée de Bénédictins exaltés, lorsqu’ils sont venus fonder ce monastère au fin fond de la vallée de Tenas à une quarantaine de kilomètres de Barcelone. Dès 997, ils viennent creuser à coups de pioche une église troglodytique dans la falaise calcaire. Les arcs romans d’origine y côtoient aujourd’hui les voûtes gothiques aménagées lors de l’agrandissement du XVe siècle.

Devant l’autel, des dalles mortuaires abritent les os blanchis de pieux abbés. La semelle s’y pose avec émotion. Dans une niche trône un reliquaire en céramique orné d’une inscription en arabe. « Il n’y a pas d’autre dieu que celui qui est au ciel ». Aphorisme raisonnable sur laquelle chrétiens et musulmans devraient au moins pouvoir s’entendre. Les bons moines s’en sont allés en 1874, poussés dehors par le mouvement de « Désamortissement » ou « Désamortisation » . Tout au cours du xixe siècle il met aux enchères publiques les biens de l’Église et des ordres religieux. Aujourd’hui le prieuré du xve n’accueille plus que les mariages et les banquets. Tout autour, l’eau infiltrée dans la montagne s’évade avec fracas de sa prison de calcaire et jaillit en chutes, cascades et torrents vrombissants.

Le nom Fai, d’origine franque, signifie « saut d’eau » et fait référence à cette frénésie aquatique. Avant de surgir de la falaise, l’eau en a sculpté l’intérieur et abandonne derrière elle de fraîches cavernes ornées de stalactites et de draperies. Un circuit à flanc de montagne mène de la grotte de Sant Miquel à celle de la Tosques. Et en passant par un petit ermitage ! Un environnement grandiose qui incite à l’amour, pas forcément du Divin. Le site de Sant Miquel del Fai est l’un des endroits favoris des amoureux catalans pour faire leur demande…

DES VINS À LA MER

Pour remettre d’aplomb un estomac honteusement outragé par d’odieux mélanges d’alcools industriels, direction le port commercial. Un catamaran affrété par le domaine viticole Alella Vinícola vous y attend pour une dégustation assortie d’amuse-gueules du terroir le temps d’une croisière de 3 heures en direction d’El Masnou. A une quinzaine de kilomètres de Barcelone, les pentes ensoleillées des vallées d’Alella, El Masnou, Teià et Tiana sont griffées de vignes depuis la plus haute Antiquité. Pline l’Ancien et le poète Martial célébraient déjà dans leurs épigrammes le bon jus de treille de la région.

Le vignoble, planté sur des terrasses pieusement entretenues, est régulièrement humecté par les vents salés venus du large. Ce subtil microclimat conjugué au terrain sablonneux d’origine granitique est à l’origine de l’AOC Alella. La plus petite et l’une des plus anciennes AOC de vins régionaux espagnols. Le domaine des frères Garcia – Xavier le géologue-oenologue, Samuel le manager – est éparpillé façon puzzle dans les collines en microparcelles exigeant un entretien et des vendanges à la main. Une visite s’impose après la balade en mer. Le cellier, construit en 1906 par Jeroni Martorell, disciple de Gaudi est avec ses grands arcs majestueux un parfait exemple d’architecture moderniste catalane. C’est l’occasion de regoûter au cava, le mousseux de la région. Désormais vous tanguez dans vos shorts. Mais peut-être est-ce seulement un léger mal de terre… 

Domaine Alella Vinicola, Carrer Àngel Guimerà 62, 08328 Alella. Tél. : 935 403 842, www.alellavinicola.com

Photographe : Christophe Migeon
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Christophe Migeon
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