Musique : Amira Kheir, guide du Soudan

Le rythme apaisé de votre musique, vos amples lignes vocales semblent évoquer le désert. Vous qui êtes née en exil, vous inscrivez-vous dans une tradition de chant du désert ?

 

Ma façon de chanter puise dans différents courants de la musique traditionnelle soudanaise. Parmi ceux-ci figurent l’« haqeeba », c’est-à-dire la musique classique soudanaise, l’ « aghani albanat », une forme de chant folklorique improvisé, uniquement interprété par des femmes, et le « madeeh », le chant spirituel. Ces genres ne sont que quelques-uns des différents styles de musique qui existent au Soudan et qui m’inspirent. La façon de chanter change également d’une région à l’autre. La région du nord du Soudan, d’où je viens, est principalement désertique. Sa musique et ses chants reflètent le paysage, cette atmosphère est intégrée à la musique. Toutefois, ma façon de chanter s’inspire également de la soul et du jazz américains, que j’ai beaucoup écouté en grandissant. J’écoute aussi et je suis inspiré par les chants traditionnels d’autres parties de l’Afrique et du monde : la musique touareg, gnawa, arabe, le flamenco…
On entend parfois dire que la musique interdite a été ou est interdite au Soudan. Est-ce exact ?
Non. La scène musicale est très riche, très active au Soudan. La musique fait partie intégrante de la vie quotidienne des Soudanais. Ils en écoutent quoi qu’ils fassent. De nombreux musiciens jouent et chantent toutes sortes de musiques : de la pop à la musique traditionnelle. Certains musiciens réinterprètent le répertoire traditionnel mais il d’autres créent une musique originale, une sorte de pop est-africaines ou de hip hop.

 

  

 

Dans vos chansons, vous évoquez les civilisations qui disparaissent ou les fardeaux que nous faisons porter à nos enfants. Avez-vous un message à délivrer ?

Sur Amwaj, l’un des titres de mon nouvel album, Mystic dance, je parle de la façon dont l’histoire se répète et du choix qu’il faut alors faire, entre construction et destruction (« Faisons-nous partie des vagues montantes ou de celles qui se brisent »). Sur Nasaim Allel (qui signifie « brise nocturne »), mon ami et grand poète sud-africain Leeto Thale, qui est aussi un musicien et un merveilleux slameur, parle en setswana de notre patrimoine et de l’effet de la modernité sur nos expériences et nos identités d’Africains.

 

Outre Leeto Thale , il faut aussi évoquer Nadir Ramzy, qui semble être l’un de vos plus proches collaborateurs…

 

Nadir est un multi-instrumentiste et un compositeur phénoménal. Il connaît les racines de la musique soudanaise et ses formes actuelles, puisqu’il a joué avec quelques-uns de ses plus grands représentants. C’est un privilège de l’avoir dans le groupe. Il est une grande source de connaissances pour nous tous. Tous les membres de mon groupe, tous ceux qui ont joué sur Mystic Dance – le batteur Leandro Mancini, le guitariste Tal Janes et le bassiste Michele Montolli – sont des musiciens exceptionnels à leur manière.

 

 

Les photos du livret évoquent le voyage. Conseilleriez-vous à des Européens d’aller visiter le Soudan ?

 

J’inviterais n’importe qui dans le monde à visiter le Soudan ! C’est un si beau pays, avec des paysages incroyables et une atmosphère extraordinaire. La plus belle chose au Soudan, ce sont les Soudanais. Je conseillerais de voyager un peu partout, parce que le climat, l’environnement, la nourriture, les langues et la musique changent d’une région à l’autre. C’est ce qui rend ce pays si beau. En outre, ce n’est pas une destination très touristique et, à mon avis, cela ajoute à son intérêt. Parmi toutes les choses à voir, celle qui se trouve en haut de ma liste reste le Nil.

 

La pochette, elle, met plutôt en valeur des pyramides, telles qu’on peut en trouver dans le site archéologique de Méroé. Mais elle figure également le cosmos. Est-ce votre univers que vous avez essayé de décrire avec cette image ?

 

Les pyramides nubiennes sur la couverture représentent mon héritage. Ma musique n’est pas traditionnelle mais ses racines s’ancrent dans une histoire très ancienne. C’est une partie de moi ; je voulais lui rendre hommage et faire savoir au monde d’où je viens. Je crée une musique qui est influencée par différentes régions du Soudan, de l’Afrique et du monde, je crée un langage artistique qui crée des ponts entre les peuples. Mais, pour faire cela, vous devez commencer par vous connaître. Ce n’est que si vous vous connaissez vous-même que vous pourrez jouer votre rôle dans le monde.
La raison pour laquelle j’ai voulu avoir l’univers en arrière-plan, c’est que, même si nous sommes tous issus de différentes parties de la planète, nous sommes tous humains. Nous sommes engagés dans un cheminement collectif et j’estime que nous devons être plus conscients de cela aujourd’hui qu’à tout autre moment de l’histoire. Nous avons entre nos mains le destin de l’humanité. Les anciennes pyramides du royaume de Koush, avec l’univers en toile de fond, symbolisent pour moi le retour à nos racines, à la recherche de connaissances ancestrales, pour trouver des réponses et donner une signification au présent, de façon à inventer l’avenir. C’est ainsi que je vois le rôle de l’art – accompagner l’humanité dans sa quête de connaissance de soi, lier le passé au présent et créer des pistes pour l’avenir.
Mystic dance parle de tout cela, de notre rôle en tant qu’êtres humains, en tant qu’individus, en tant que communautés, de la façon dont on peut affuter notre conscience, nous transcender et trouver un moyen de servir l’humanité… et comment tout cela a des répercussions sur l’univers.

 

A écouter :
Mystic dance
(Sterns music)

 

Partager
Écrit par
François Mauger
Voir tous les articles