À 23 ans, en plein Covid, elle quitte sa maison bretonne avec un vélo bricolé, direction l’Iran. 15 000km et 18 mois sur la route lui donnent assez de confiance pour dessiner et sortir son premier roman graphique Plouhéran chez Delcourt/Encrages. Un ouvrage en noir et blanc, drôle et prometteur dans l’univers de la bande dessinée. Dire qu’elle était destinée à devenir avocate mais l’aventure et la BD l’ont emporté ! Rencontre avec Isabel Del Real au Fifav, le Festival du Film et du Livre d’Aventure de La Rochelle fin novembre 2025, elle y présentait son livre en pull de ski et casquette !
Plouhéran c’est un super mot valise, il résume bien ton aventure, ça veut dire quoi ?
C’était une blague, finalement je sais même pas si c ‘est très drôle, j’ai dit à un ami que j’allais de Plougastel jusqu’à Téhéran, et j’ai dit “Plouhéran” comme ça, puis c’est resté, je trouvais que c ‘était chouette d’avoir un mot qui n ‘existe pas comme titre.
La couv, est-ce que c’est un paysage qui existe, est-ce que tu peux nous le décrire ?
Sur la couverture, on voit un personnage à vélo de dos qui est en train de monter une côte. Et il y a des ruines d ‘une ville et une pente très abrupte, c’est la nuit. La scène telle qu’elle, c’est pas un endroit qu’on peut retrouver mais c ‘est un endroit qui a inspiré de plein d ‘autres endroits que j’ai vus. Notamment on a roulé sur des routes avec des précipices abruptes, je voulais donner cette sensation de rouler la nuit dans la montagne, et puis je voulais aussi mettre quelques ruines parce qu’on en a croisé beaucoup. Il fallait faire une composition aussi qui attire l’œil, et j’aime bien faire des compositions avec des grandes diagonales, Donc c’est comme ça qu’est née la couverture.
Au début de l’histoire, tu es presque avocate..
En vérité, non, parce qu’il faut quand même passer à l’examen du barreau qui est un examen très difficile, mais j’étais inscrite, effectivement. Et en tout cas, j’étais sur une route bien tracée vers le travail d’avocat. J’aurais payé, je sais plus combien s’est le premier virement, 1000, un truc comme ça, 600 ou 1000 euros pour comprendre que non pas du tout fallait pas que je passe ce concours. Ça m’est apparu assez clairement. J’aurais adoré faire des études d’art. Je me suis pas lancé dans un soucis purement pratique et économique parce qu’on m’a toujours dit qu’il n’y avait pas de déboucher dans l’art, pareil dans l’archéologie, pareil dans les études de lettres, donc je suis allée vers des études qui me semblaient pluridisciplinaires et dans lesquelles je me disais je suis sûre de trouver un métier.
Au début, t’es pas du tout aventurière.Tu pars à vélo mais tu n’en as jamais fait.
C’est vrai que le vélo c’était quelque chose dont je me moquais mais par contre j’avais beaucoup, beaucoup voyagé en montagne, j’ai déjà fait pas mal de bivouac seule, j’avais l’habitude de camper donc ça c’était pas complètement nouveau, c’est plus le mode de déplacement qui était nouveau et puis le temps de déplacement.
Parles moi de ta monture que tu fabriques. C’est un vélo maison.
Au moment de partir, il y avait une grosse pénurie de vélo en 2020, parce que tout le monde s’est mis au vélo après le Covid. Il manquait des pédaliers, il manquait des pièces qui sont essentielles sans lesquelles on ne peut pas faire de vélo. Alors j’ai trouvé des pièces sur Internet, j’ai été aidée par des personnes et conseillées, on a acheté les pièces sur internet et on l’a monté avec ce qu’on a trouvé donc il n’était pas parfait mais franchement je l’ai trouvé très bien et j ‘étais très contente de l ‘avoir.
Et à l’épreuve des côtes, des pentes, des descentes, tu l’as trouvé comment, ton vélo ?
Je l’ai trouvé fantastique ! Après, il avait des problèmes de freins qui m’ont vraiment saoulée, mais c’est rien sur un long voyage. En fait, c’est tellement incroyable de pouvoir rouler ! Je suis tellement contente que je ne me plaindrai jamais, je pense.
Je m’étais dit que j’allais essayer de tenir un carnet de dessins. En fait, j’ai été surprise du niveau de mes dessins — pas du tout parce qu’ils étaient beaux, mais parce que j’arrive très bien à retranscrire ce que je veux avec ces croquis. Et moi qui me disais : « Un jour, plus tard dans la vie, je ferai une bande dessinée », je me suis dit que ça suffisait peut-être pour raconter une histoire.
Je pense que je me suis détendue, que j’ai peut-être pris confiance en moi — mais dans le bon sens du terme : la confiance où l’on se dit « En fait, c’est pas grave si c’est pas bien fait, ça n’a pas besoin d’être parfait, je vais juste essayer de dessiner ».
À partir de là, je me suis dit : « Puisque j’ai tellement envie de raconter des histoires et d’écrire des livres, mais que je ne sais pas du tout par quoi commencer — je sais que j’en ai envie, mais je ne sais ni où, ni comment — eh bien là, j’ai un trajet tout tracé, un point A, un point B, des péripéties, et peut-être quelque chose à dire aussi sur le voyage. »
Il y avait aussi eu des réactions assez négatives quand je suis partie, alors j’avais envie de proposer un contre-discours. Pas juste dire “tu vois, tout s’est bien passé”, mais aussi montrer le voyage. Et là, je savais un peu quel ton je voulais donner : de l’autodérision, un peu d’humour, parce que je ne pense pas que voyager rende les gens intéressants.
Si on veut faire un récit qui puisse intéresser l’autre, il faut proposer autre chose : peut-être des éléments d’histoire, de géographie, mais sans que ce soit trop prétentieux. J’ai essayé de naviguer avec cette idée : le vrai écueil, c’est de ne pas ennuyer les gens, de ne pas juste raconter mes vacances. Je voulais qu’il y ait un fil rouge, quelque chose auquel on puisse se projeter.
Et puis je fais partie d’une génération où beaucoup prennent une année de césure. Donc je parle d’un truc finalement assez général. J’utilise mon histoire personnelle parce que c’est plus facile d’avoir un personnage, mais je m’en sers comme prétexte pour parler de ce que je vois sur la route. J’ai dessiné une toute petite scène de camping, avec des étoiles, un petit personnage, des sapins, une tente — tout en petit, pour que ça tienne dans des cases de BD.
Et le dessin, il est venu comment ?. Ce noir et blanc, avec une ligne très particulière, très singulière. Mais à quel moment as-tu appris à dessiner ? Tu as fait des études d’art ?
C’est très gentil. Alors, j’ai toujours un peu dessiné, mais jamais vraiment sérieusement. Mes potes me disent souvent : « Mais qu’est-ce que tu dessines ? Tu dessines tout le temps la même chose ! » En fait, je dessinais les futurs personnages de mes BD, sans vraiment y croire. Et au final, c’est un peu comme ça qu’on avance.
J’ai fait un essai pour mon personnage, et je me suis dit qu’il fallait que ce soit assez simple pour que je puisse le reproduire, parce que je n’ai pas du tout la technique de quelqu’un qui sait vraiment bien dessiner. Donc il fallait que ça reste assez simple, assez graphique, pour que je sois capable de tenir sur un certain nombre de pages.
Après, c’est une première BD, donc on voit bien, d’une planche à l’autre, celles que j’ai dessinées au début et celles que je faisais quand j’avais le trait plus assuré. Je pense que j’ai encore des progrès à faire en dessin, en storyboard, en découpage… mais c’est chouette, c’est un monde à découvrir. Moi, je me régale en apprenant tout ça.
Et oui, ça a été une expérience dingue ! Ça a été beaucoup plus difficile de dessiner que de rouler jusqu’à terre. Ça m’a demandé beaucoup plus d’efforts, j’ai bien plus repoussé mes limites en dessinant qu’en faisant du vélo, qui pour moi, c’était presque des vacances pendant un an. Et donc non, je n’ai pas vraiment “appris” à dessiner. Je pense que c’est quelque chose qu’on est constamment en train d’apprendre.
C’est ce que je me disais aussi : ta première aventure, c’était le vélo — ça t’a donné peut-être des forces, des mollets, du mental — et la deuxième, c’est la BD.
Oui, c’est sûr que j’ai pris du mental, de la confiance en moi, sans quoi je n’aurais pas pu faire cette BD. Je pense que sans le vélo, je ne me serais pas lancée dans la bande dessinée. Je ne sais pas… Le vélo, il y a ce côté mécanique du mouvement, le fait qu’on projette son esprit dans un paysage souvent vaste. J’ai eu le temps de réfléchir longuement à ce que je voulais écrire, et je me suis beaucoup interrogée sur comment on raconte un récit de voyage.
Il y avait aussi un élément qui m’a beaucoup inspirée : quand j’étais seule la nuit dans ma tente, je me demandais à quoi ça ressemblerait graphiquement, dans une bande dessinée. Il y a plein d’angles, de coins, de formes, de perspectives… Il y a quelque chose à dire sur cet espace fermé, dans lequel on est seul, dans lequel on réfléchit, dans lequel on a parfois peur aussi. C’était une des choses que je voulais représenter. Et de là, j’ai eu envie de dessiner tout l’univers du camping : le matériel, les scènes de cuisine, les bivouacs… Tout cet univers-là. Parce que quand on s’imagine un voyage à vélo, aujourd’hui on a beaucoup d’images, beaucoup plus de visibilité sur les réseaux sociaux. Mais au moment où je suis partie, quand je cherchais des exemples à montrer à ma mère — qui s’inquiétait énormément des femmes qui voyagent seules — il fallait vraiment chercher pour en trouver. À vélo, en tout cas. Et depuis, beaucoup de gens m’ont dit : « Ah bah grâce à ton livre, j’ai pu l’offrir à mes parents ! » Et ça, j’étais vraiment contente.
Écoutez le podcast pour la suite de l’entretien.
Découvrez un entretien avec Isabel Del Real dans le AR73 avec en couverture le Québec en hiver et ne ratez pas la lecture de Plouhéran un roman graphique publié par les éditions Delcourt / Encrages. .
