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Alors du coup, tu l’as emmené où ?
On recherchait la beauté de la planète. Ce qui m’a plu dans ce projet, ce n’était pas dénoncer la pollution, l’artificialisation de la vie : c’était avoir un travail sur la beauté et sur l’espoir. Et donc, on cherchait les beaux endroits restés vierges en quelque sorte. On est passé du Delta d’Okavango à la Sibérie, des États-Unis à la Patagonie… On a fait au moins 40 voyages. Et ensuite, pour Amazonia, c’était uniquement l’Amazonie du Brésil, ce qui nous a pris quand même plus de 6 ans…
Donc vous formiez un beau couple tous les deux. Alors lui, on sait ce qu’il fait, il fait des photos. Et toi, qu’est-ce que tu fais pour lui ou avec lui ?
C’était étonnant. Il y avait une part d’organisations, ça, c’est sûr. Même chose, il fallait trouver un avion, un bateau, des correspondants locaux, des interprètes, des anthropologues ; tout ce qui est logistique. Et ça, c’était l’essentiel de mon travail. La sécurité, encore, c’est une chose à laquelle je suis très attaché. Je veux dire, une journée de problèmes, une journée de diarrhée, on va dire, c’est quand même beaucoup d’argent qui part. Et puis, je l’aidais physiquement, parce que du matériel photo, les trépieds, tout ça, c’est quand même assez lourd. C’était quand même un engagement physique important ! On n’était jamais que tous les deux. Il y avait toujours une équipe locale. Et ce n’est pas toujours facile de faire comprendre ce qu’on veut… Ce n’est pas toujours facile que l’équipe locale l’accepte… J’ai plutôt un caractère doux et arrangeant. C’était un petit peu mon rôle de mettre de l’huile dans les rouages quand c’était nécessaire !
Et parce qu’il était comment, lui, Salgado, dans la vraie vie ?
Quand on était sur le terrain, il était très focalisé sur ses photos. D’abord, c’était son très grand plaisir, de faire de la photo. Et ça, c’était incroyable ! Et il me disait, je ne peux pas me permettre de faire une mauvaise photo. Et on allait, on courait à gauche, à droite, on revenait dix fois au même endroit pour avoir la bonne lumière, jusqu’au jour où on l’avait. Et là, il était content. C’était quelqu’un d’une grande exigence. Il entretenait généralement de très bons rapports avec les gens. Il avait beaucoup de respect pour les gens qu’il photographiait. Ça, c’est sans doute la chose qui m’impressionnait le plus – c’était son respect. Il voulait avoir des gens beaux et fiers d’eux-mêmes. On a eu des scènes, quelquefois sordides, tristes ; il refusait de les prendre en photo.
Cette vallée, est-ce que tu peux nous la décrire ?
Nous sommes là, au nord-ouest du Canada, dans le Kluane National Park, qui fait frontière avec l’Alaska. Et là, c’est une photo aérienne.
Il y a cette lumière qui passe à travers des nuages. Il y a un canyon presque avec la rivière qui passe, qui luit, qui brille.
Alors en même temps, c’est une photo de couverture avec une impression dessus. On ne choisit pas la meilleure photo. Il y a une très très belle photo qui a été faite justement dans le Kluane National Park, c’est une vallée également, où il y a des restes de neige, de névés, alignés, parallèles, sur les deux versants. Ça, c’est une chose, il fallait décider à quel moment y aller. On est arrivé un jour dans cette vallée, et là c’était extraordinaire de voir la géométrie naturelle. On serait arrivé une semaine avant, il y avait trop de neige. Une semaine après, tout ça aurait disparu. Il faut être là au bon moment, avec une part de chance. On a eu notre content de malchance également.
À quel moment vous avez eu de la malchance ?
Nous sommes allés au Bhoutan, à la bonne saison, c’est-à-dire entre les moussons. On a fait un des plus beaux treks d’Himalaya – qui a duré trois semaines, un peu plus. On est passé à plus de 5000-5500 mètres d’altitude. On n’a pas vu un seul glacier. Il pleuvait tous les jours. Il y avait des nuages, on était dans le brouillard… Et nos guides nous disaient : « Demain, ça va se lever, demain ça va se lever ! » On est resté là quatre jours, ça ne s’est jamais levé. C’était horrible.
Et ça a fait zéro photo ?
Et ça fait une photo en tout et pour tout.
Il y a quand même un travail sur les ciels très beaux, c’est toute une poétique du ciel.
Alors ça, c’est vraiment une des spécialités de Sébastião. Les ciels chargés, il adorait ça ; la lumière qui passe à travers les nuages. Comme il disait, il y a un bisou de soleil qui arrive sur la forêt ou sur la montagne. Et ça, c’était merveilleux. Pour avoir une photo comme ça, il était capable de revenir et de revenir sur un spot pendant plusieurs jours pour avoir la bonne lumière. C’était vraiment la recherche de la lumière.
Écoutez le podcast pour la suite de l’entretien.
À voir à l‘Hôtel de Ville de Paris une rétrospective des photographies de Sebastião Salgado jusqu’au 30 mai 2026.
