De son voyage de 5mois à pister le Che en Amérique du sud, l’écrivain rapporte un récit de voyage qui a le goût âpre de la route: Chagrin d’un chant inachevé (Gallimard). Aujourd’hui l’ancien hockeyeur devenu auteur, préfère toujours son sac de voyage à ses meubles. Il nous accueille pourtant sur son canapé à Paris. Un entretien qui nous invite à redécouvrir les vertus de voyage.
Huit ans après votre périple, est-ce que tu préfères toujours ton sac de voyage à tes meubles ?
Oui, alors, ça peut paraître étonnant de dire ça alors que vous êtes chez moi, assis sur mon canapé, devant ma table basse, et que vous êtes sur une chaise qui m’appartient. Donc vous voyez, j’ai quand même quelques meubles. Mais je vais repartir — je n’ai pas encore jeté mon dévolu sur la région du monde où j’irai —, c’est certain : je crois que je préfère toujours le sac de voyage, tout de même.
Alors, on va revenir sur le bouquin. En 1951 et 1952, Ernesto Guevara et Alberto Granado — c’est les deux “G”, comme on les appelle — parcourent à moto l’Amérique latine. Pour eux, il s’agit de voir du pays, ils vont faire 8 000 bornes en sept mois. Et pour toi, qui es parti un peu sur leurs traces, qu’est-ce que tu voulais ?
Eh bien moi, c’était vraiment une volonté de découvrir l’Amérique du Sud. J’étais fasciné par la symphonie des toponymes sud-américains. C’est-à-dire que lorsqu’on regarde la carte de l’Amérique du Sud et qu’on voit des noms comme Buenos Aires, Caracas, Maracaibo, Ushuaia, Machu Picchu, Valparaíso, Cusco, on n’a qu’une envie : aller mettre les pieds là-bas, voir ce qu’il s’y passe pour de vrai.
J’avais vraiment cette fascination pour les noms de lieux, les noms de villes sud-américaines. Et puis, j’avais lu le carnet du Che Guevara, celui d’Alberto Granado, et j’avais vu le film réalisé par Walter Salles, le cinéaste brésilien — un très beau film qui s’appelle Carnet de voyage. Je rêvais de mettre mes pas dans ceux du Che, ou de mettre ma roue dans la roue du Tché, puisque son voyage, il l’a fait en partie à moto. Ce qui est intéressant, c’est qu’il part pour vivre une aventure, pour voir du pays, et finalement il se rend compte, au fur et à mesure, qu’il y a des mineurs exploités, des paysans spoliés, des lépreux abandonnés au fin fond de la jungle amazonienne.
Il prend conscience qu’il y a beaucoup d’inégalités en Amérique du Sud, que ce continent a été pillé, d’abord par la couronne espagnole, ensuite par l’impérialisme nord-américain. Donc ça m’intéressait aussi d’envisager le voyage comme un point de basculement. Alors, moi je n’en suis pas revenu révolutionnaire, mais peut-être parce que, davantage qu’au grand soir, je crois à la phrase juste. J’essaye simplement de témoigner, de porter le témoignage de ce que je peux voir au cours de mes périples, et de donner un poids de papier aux paysages que je traverse, aux visages que je croise sur ma route.
Mais le Che représentait quoi pour toi ? Tu avais un poster dans ta chambre, alors, qu’est-ce qu’il était pour toi ?
C’est vrai que cette photo s’est retrouvée sur le mur de beaucoup d’adolescents dans le monde, sans qu’ils sachent toujours qui était cet homme. Et moi, lorsque je l’avais punaisée au mur de ma chambre, je ne savais pas très bien qui était Che Guevara. En réalité, je l’ai appris plus tard, quand j’ai commencé à m’intéresser au personnage.
C’était quelqu’un pour qui je continue à avoir beaucoup de sympathie — je crois même que le mot est assez faible.
Alors oui, je sais qu’il est arrivé à Guevara d’être violent, parce qu’il a tenté de renverser des gouvernements dictatoriaux que, par définition, on ne pouvait pas renverser par les urnes, mais par les armes. Donc je n’ai pas de complaisance particulière à l’égard de Guevara, mais je ne veux pas non plus peindre sa vie comme le font ses détracteurs, plus noir que noir, à la manière d’un Soulages au carré.
Alors le livre commence par le début, on va dire : l’endroit où il est né, donc c’est à Alta Gracia, en Argentine. Qu’est-ce que tu as vu là-bas ?
Alors, il n’est pas tout à fait né à Alta Gracia, il est né à Rosario. Voilà : il est né à Rosario, mais il est arrivé très vite à Alta Gracia, parce qu’il était très asthmatique, et on se disait que l’air pur d’Alta Gracia serait plutôt favorable à ses capacités pulmonaires.
J’en ai vu pas grand-chose à Alta Gracia : j’ai vu la maison dans laquelle il a grandi, sa maison d’enfance. Et c’était forcément émouvant, de voir aussi une réplique de la moto sur laquelle ils ont fait leur voyage, en 1952, avec Alberto Granado : cette fameuse Norton 500 cm³ qu’ils avaient baptisée “La Poderosa” — la puissante, la vigoureuse — mais qui, en réalité, n’avait rien de puissant et leur a causé pas mal d’emmerdes.Il suffit de lire leurs carnets de voyage respectifs pour voir que le premier mois, en Argentine, ils le passent essentiellement à retaper cette moto qui les lâche sans arrêt, et qui va les lâcher définitivement à partir du moment où ils franchissent la frontière chilienne.
Là, ils se retrouvent comme deux vagabonds non motorisés, et paradoxalement, c’est à ce moment-là que le voyage prend toute son ampleur : parce que quand on est au bord d’une route à attendre le pouce, ça favorise bien davantage la rencontre que lorsqu’on voyage à moto.
Puis j’ai vu également, dans cette maison d’Alta Gracia, l’urne contenant les cendres d’Alberto Granado. C’était beau aussi de voir le peu de choses qu’il restait de son ami, de son compagnon de voyage, dans la maison où Guevara a passé son enfance.
On reparlera du stop, puisque toi aussi tu l’as pratiqué après, et que tu as commencé en moto. Mais d’abord, je voudrais revenir sur le titre du livre, Chagrin d’un champ inachevé. Il y a des “che” partout, c’est pas facile à prononcer : ça vient d’où, ce titre ?
Oui, c’est une très belle allitération en “che”. Et ça vient d’une lettre que Guevara écrit à ses parents après avoir rencontré Fidel Castro. On est en 1955, il est au Mexique. Ses parents lui disent :
« Écoute, Ernesto, est-ce qu’il ne serait pas temps que tu rentres à Buenos Aires, que tu t’établisses comme médecin — parce qu’il était diplômé en médecine —, que tu nous donnes de beaux petits-enfants, et que tu mènes une vie paisible et nonchalante ? »
Je caricature à peine. Et Guevara, dans une lettre, leur répond qu’il a fait la connaissance d’un jeune leader cubain destiné à libérer son pays par les armes, que désormais son sort est lié à celui de la révolution cubaine, qu’il triomphera avec elle ou qu’il mourra là-bas.Il conclut sa lettre en citant les vers d’un poète turc, Nazim Hikmet — qui était d’ailleurs un grand ami de Pablo Neruda —, vers qu’il a lus en espagnol. Si on les traduit en français, ça donne : “Si je meurs, je n’emporterai dans la tombe que le chagrin d’un champ inachevé.”
Et moi, quand j’ai lu ce vers-là en espagnol, que je l’ai traduit en français, je me suis dit tout de suite que je tenais le titre de mon livre — parce que l’allitération est magnifique, et aussi parce que je trouve que le chagrin d’un champ inachevé, c’est ce sentiment qui vous étreint lorsque vous vous trouvez face à un paysage extraordinaire et que vous savez très bien que vous allez devoir lui tourner le dos. Flaubert a une très belle formule dans L’Éducation sentimentale : il parle de “l’amertume des sympathies interrompues.” Et ça, c’est quelque chose qu’on connaît assez régulièrement lorsqu’on est en voyage.
Écoutez le podcast pour la suite de l’entretien.
Découvrez un entretien avec François-Henri Déserable dans le AR74 avec en couverture le Guatemala au printemps et ne ratez pas la lecture deChagrin d’un chant inachevé un roman publié par les éditions Gallimard .
