#50 – Vincent Munier, au coeur de la forêt

Avec son film Le Chant des forêts, le photographe animalier Vincent Munier nous dévoile la magie de la forêt des Vosges qui l’a vue grandir. Un film documentaire qui a démarré fort avec près de 600 000 entrées en trois semaines ! Dans cet entretien, il revient sur sa quête de la beauté du vivant, son amour des brumes…Il sait piquer des bons coups de gueule aussi contre la disparition de la biodiversité… et imite à merveille le grand tétras, tu l’entendras…

Tes images t’ont emmené partout, du grand nord aux forêts vosgiennes des loups arctiques au grand tétras, qu’est ce qui te pousse à partir encore ?

C’est une source inépuisable, quelque chose d’infini. Je l’ai su très tôt, dès que j’ai été piqué par ce virus : celui d’essayer de voir, puis de me nourrir de la beauté des autres, des non-humains, des animaux sauvages. Il y a tellement de choses à explorer partout dans le monde, mais aussi tout près de chez nous. C’est sans fin. Même si, évidemment, on voit bien que l’homme grignote partout et que la beauté du monde sauvage se réduit peu à peu. Malgré tout, j’ai toujours cette foi, cette envie de découverte, cette curiosité.

C’est de la curiosité ou c’est une sorte de quête spirituelle ?

C’est un mélange de plein de choses, mais la curiosité en fait clairement partie. Avec le temps, c’est devenu vital, c’est évident. Et c’est aussi le cœur du film, cette idée de transmission. J’ai eu la chance de grandir avec une forêt tout près de la maison familiale, et surtout avec des parents qui nous emmenaient dehors en permanence, qui nous montraient tout ça. Ça compte énormément.

Ton dernier défi c’est le film, Le Chant des forêts. C’est quoi ce chant ? De quel chant s’agit-il ?

Le chant des forêts, c’est d’abord le sentiment qu’on n’écoute plus assez les autres. On parle énormément, et je trouve que les mots ont de moins en moins de sens. Tout a été dit, redit, les beaux discours sont là, mais dans les actes, beaucoup moins. L’idée, c’était de redonner la parole à la forêt. J’en ai assez de ce vacarme humain. J’ai envie qu’on se taise, qu’on écoute, et peut-être alors qu’on voie.

La première image forte du film, c’est cette affiche avec ce cerf qui sort de l’eau, dans la brume. Qu’est-ce qu’il y a derrière cette forêt ? J’y vois à la fois beaucoup d’espoir et beaucoup d’échecs.

Cette scène, c’est probablement l’un des plus beaux moments que j’ai vécus ces dernières années. Les troncs, la lumière, ce moment de grâce, de communion… presque quelque chose de spirituel, comme si tout était parfaitement aligné. J’attendais ce moment depuis longtemps. J’ai essayé de le revivre ensuite, sans jamais y parvenir. Je voulais que ce soit un moment fort pour clore la séquence de brame, qui est très intense, et basculer ensuite dans quelque chose de beaucoup plus doux. Moi, en tout cas, ça me traverse complètement. Il y a quelque chose qui me donne vraiment le frisson. C’était aussi l’objectif du film : trouver comment partager ces instants-là, ce qui m’anime profondément, ce qui me transcende, avec le public. Le cinéma permet ça. Les spectateurs sont dans une salle sombre, sans téléphone, obligés d’être concentrés, à l’affût presque, comme nous sur le terrain.

C’est quoi cette sensation exactement pour toi ?

C’est quelque chose qu’on néglige souvent. Quand on s’efface un peu, qu’on se rend disponible à la beauté animale ou végétale — peu importe — il se passe des choses dans les lumières, dans les paysages. Je crois que c’est inconsciemment nécessaire à tout le monde. Il y a cette envie d’harmonie, plutôt que de désordre ou de conflit. Or, on a un peu déclaré la guerre au vivant. La vraie question, c’est : comment est-ce qu’on se réconcilie avec ça ?

D’ailleurs, ça se sent dans le générique de fin, par ordre d’apparition dans ton film, il y a les hommes les animaux, tout le monde est au même niveau.

Oui, je crois que c’est quelque chose que mon père m’a appris. Quand on entre dans une forêt, ou ailleurs, il faut se mettre au niveau des animaux.

Tu as effectivement transmis ça dans le film, qui prend parfois la forme d’un conte. On vous voit souvent dans cette cabane, avec ton fils, avec ton père, des bougies au cœur de la forêt. On se croirait presque dans un Walt Disney.

Ce n’est pas un Disney, mais cette cabane structure vraiment le film. C’était volontaire. Elle me rappelle les soirées de mon enfance, quand on faisait des projections de diapositives avec les amis naturalistes de mon père. Ils racontaient leurs rencontres avec les animaux, et c’était fascinant. Autour du feu, quand il n’y a plus d’écrans ni de parasites, il se passe quelque chose de très fort. L’idée, c’était de partager ces histoires-là. D’abord celle de mon père, un fou furieux qui a consacré cinquante ans de sa vie à protéger la forêt du grand tétras.

Après je raconte mon histoire. À douze ans, c’est là que tout a basculé pour moi. Mon père m’a prêté un appareil photo. Je suis devenu fou d’affût, après une rencontre avec un chevreuil. Cette rencontre a changé le cours de ma vie. Ensuite, on raconte nos aventures, et on propose à Simon, mon fils, qui a l’âge que j’avais lors de ma première image, de nous accompagner. Pas pour vivre ça par procuration, mais pour le vivre réellement. La cabane devient alors un lieu d’échange, une invitation à être à nos côtés, à l’affût.

J’aime beaucoup, qu’à chaque départ à l’affût, Simon demande si on va voir des animaux. Et la réponse est toujours la même : peut-être. On a vraiment l’impression d’être au pays du peut-être.   

Et c’est exactement ça. Ce “peut-être”, c’est ce qui donne toute l’intensité aux instants, aux rencontres. Quand rien n’est sûr, quand c’est difficile, quand on est dans l’attente, on n’est plus des enfants gâtés à qui tout est dû. On ne peut pas acheter un moment de bonheur. On y va sans garantie. Et c’est là que ça devient infini : tu pars pour une espèce, tu en rencontres une autre. L’émerveillement ne s’arrête jamais.

C’est aussi l’art de se rendre invisible. Quand vous êtes à l’affût, nous, spectateurs, on l’est aussi.

Le film adopte un rythme particulier, fidèle à ce qu’on vit sur le terrain. Ce sont souvent des ombres, des présences furtives, suggérées, presque comme des fantômes. J’ai essayé de retranscrire au plus juste le ressenti des affûts, et d’inviter les gens à chercher, à écouter. Il y a par exemple ce plan d’une minute presque entièrement noir. On entend juste une bête s’approcher doucement, feuler, souffler sur le micro. Ce son est réel : je l’ai enregistré chez moi, dans les Vosges, avec un lynx. Ensuite, on distingue sa tête, parce que j’ai eu la chance de le voir à trois ou quatre mètres. Ce sont des moments très longs, très intenses, et c’est aussi ça que je voulais partager

Écoutez le podcast pour la suite de l’entretien.

Découvrez un grand entretien avec Vincent Munier dans le AR73 avec en couverture le Québec en hiver et rendez-vous en salle pour voir son film Le Chant des forêts.


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