Mélusine se sent libre depuis qu’elle explore le monde en solo et à moto à califourchon sur sa Triumph Tiger 800. 28 000 km qu’elle a parcouru entre Indonésie et l’Iran, en passant par le Myanmar, le Bangladesh et le Pakistan… des pays, où la condition des femmes n’est pas reluisante et pourtant elle leur pose cette question précieuse : C’est quoi la liberté pour toi ? » On la suit dans son road trip féminisme.
C’est rare quand même de faire des expédition comme ça toute seule avec une grosse moto, t’en croises pas beaucoup ?
Oui, il y a peu de femmes à moto qui voyagent seules, en tout cas on n’est pas nombreuses à en parler, donc c’est plutôt une question ensuite de place pour pouvoir partager ce type d’expérience qui manque, mais elles sont sur le terrain.
Le titre c’est La route du tigre, mais c’est qui ce tigre ?
Beaucoup de choses et à la fois c’est un clin d’œil à ma moto qui s’appelle Tiger. C’est une 800 Tiger de Triomphe. Et à la fois c’est un animal très fort, très puissant, très sauvage qui existe, qui est en voie de disparition au Bangladesh, en Indonésie. On retrouve aussi le tigre en Thaïlande ou en Inde. C’est un animal sauvage dans tous les sens du terme, on ne peut pas le dompter.
Est-ce qu’avec ta moto aussi, tu es indomptable ? Tu as une grande liberté ?
J’espère réussir à être indomptable, réussir, en tout cas, à prendre mon chemin à moi. C’est important, et c’est pas évident pour plein de raisons, pour les barrières que je me fixe toute seule, celle de mon éducation, celle de la société. On a tout le temps des barrières et c’est tout un travail de réussir à s’autoriser à être qui on est, réussir à faire ce pour quoi on est fait. C’est l’histoire d’une vie, de tout un chacun.
On t’a beaucoup découragé de partir avec une moto ? On te dit “Mais non, c’est pas pour toi, arrête, t’es une nana en moto, sur les routes, c’est pas fait pour toi” ?
Les gens qui vous découragent ne sont pas forcément des gens qui vous veulent du mal. Il y a deux types de personnes : certaines ont une idée très préconçue d’un ordre hiérarchique (qui fait quoi, qui va où, et pourquoi.) Avec eux, finalement, c’est assez simple de dire non, voire merde, poliment. Mais là où c’est plus compliqué, c’est quand ce sont des personnes qui, au départ, vous veulent du bien : des parents, des proches, des gens qui, au fond, ont envie qu’on soit bien, mais qui ont peur. Et ces peurs, il faut aussi les rassurer. Il faut déjà se rassurer soi-même pour trouver le courage de partir… et en même temps rassurer les autres en leur disant qu’on va revenir, que tout ira bien. Et ça, c’est assez fatigant, parce que tout ça fait partie d’une communication invisible, de choses non dites. J’ai mis longtemps à mettre le doigt dessus, parce qu’on n’y pense pas, on ne le voit pas, et qu’on est aussi obsédé par ce voyage. Pour moi, partir, c’était vivre. Je ne voyais que ça. Mais malgré ça, on garde ce fardeau qui nous tire en arrière. Il faut réussir à s’en débarrasser et je crois que c’est la moto et les voyages qui m’ont donné ça en cadeau !
Pourquoi en moto ? Toi, Mélusine, une fille un peu fragile quand même, t’es pas la grosse motarde clichée.
La moto, c’est quelque chose qui m’a accompagnée même dans mon enfance. Mes parents sont motards. C’était là, c’était présent, c’était possible. Donc quand j’ai eu envie de conduire une moto, ce n’était pas possible de me l’interdire.Je n’ai jamais voulu avoir une voiture, c’était hors de question. Je voulais une moto, c’était mon rêve. Même si mes parents m’ont dit : « Passe le permis voiture d’abord, c’est important », moi, je voulais une moto. Donc très tôt, j’ai eu une moto dans ma vie pour me déplacer. Très tôt, elle a accompagné ma construction de jeune adulte : j’allais au travail avec, je voyais mes conjoints, mes amis, je roulais. Je travaillais dans le spectacle, je rentrais à minuit, je commençais à 5h, je roulais par tous les temps. J’ai beaucoup, beaucoup roulé.Je faisais tout avec elle. J’ai même déménagé avec ma moto. Je n’avais pas de limite. Et c’était une 125, mais pour moi, c’était tellement… c’était une clé de liberté immense.
Et comment tu es passée alors à la Tiger 800 et ce voyage entre Jakarta et Téhéran ?
À un moment, cette moto que j’ai beaucoup aimée m’a quand même dit : là, ça suffit, il va falloir qu’on se quitte. Elle avait 110 000 km, ce qui chez nous est beaucoup… même si ailleurs, ce n’est pas tant que ça. Et c’est là que s’est dessiné le premier voyage : l’idée de la rapporter dans son pays natal, le Japon. J’ai commencé à partir comme ça. Parce que j’avais cette moto sous la main, et peut-être aussi parce qu’il fallait lui dire au revoir. Le voyage s’est dessiné de cette manière-là. Ça a commencé comme ça. Et c’est là qu’a commencé aussi cette forme de quête à moto. Parce que c’était un moyen que je trouvais formidable pour rencontrer, voyager, aller où on veut, s’arrêter où on veut. Sentir les éléments, mais sentir aussi les gens autour de soi et les rencontrer. Pour moi, autour de cette idée de liberté, il n’y avait pas mieux.
Et c’est chouette, parce que tout au long du livre, on voit à quel point tu arrives à créer une intimité avec ces femmes, ou avec les hommes rencontrés, pour arriver à quelque chose d’authentique, de vrai, de fort, autour de : « Et pour toi, c’est quoi la liberté ? » Le fait d’arriver en tant que femme, comme ça, à moto… déjà, ça permettait d’ouvrir des portes, et ça leur donnait l’autorisation de s’ouvrir à toi ?
Arriver avec la moto, donne ce côté un peu incongru à la rencontre. Et l’idée d’effort : on fait un effort, on n’arrive pas comme ça d’un coup. Il faut que tout le monde soit d’accord. Et je pense que c’était très important à mes yeux. Peut-être parce que, moi, on l’a fait pour moi : on a parlé à ma place, et je trouvais ça injuste. C’était important que ce soit leur voix. J’entends dans ton émotion que c’était essentiel que les femmes parlent elles-mêmes, que les hommes ne parlent pas à leur place, et qu’elles aient leur propre autorisation pour dire ce qu’elles avaient envie de dire.Et peut-être aussi parce que moi, je ne voulais pas faire cet effort-là : prendre la parole, dire « C’est ma place, j’existe ». Je trouve ça trop dur.
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Découvrez La Route du Tigre, La chevauchée kirghize paru aux éditions Arthaud et des bonnes feuilles dans le AR72 qui porte en couverture un pouple bien breton.
