Petite curiosité, ça vient d’où Caryl, votre prénom ?
C’est un prénom gallois que personne ne connaît. Au départ c’est un condamné à mort, Caryl Chessman. C’est pas très joyeux mais il était un symbole contre la peine de mort.
Dans votre roman on retrouve un bateau de Sea Shepherd qui lutte contre la chasse aux baleines, une vieille tradition de chasse aux Cétacés, aux îles Féroé… est-ce que Grindadráp est un polar écologiste ?
Ça serait difficile de le nier. En fait, le polar est un prétexte pour parler de l’état des océans qui est lamentable, mais pas sous la forme d’un documentaire. Je trouve que le roman est un bon moyen de parler des sujets d’aujourd’hui. Je voulais que ce soit quelqu’un de jeune qui est le narrateur, il a 30 ans en fait et c’est l’âge de ma fille. Et comme je connais assez bien leur éco-anxiété, c’est l’occasion de donner la parole aussi à cette génération-là, sachant que les lecteurs sont souvent plutôt âgés.
Les 80 premières pages, on est à bord de ce bateau et il y a une course poursuite assez haletante pour essayer de retrouver un baleinier à côté de la mer d’Islande et c’est vraiment flippant de vérité, vous avez effectué ça en vrai ?
Ah non, moi j’ai peur de l’eau, comme tous les Bretons, je nage à peine ! Mais ça me fascine. Et puis, j’ai grandi avec Moby-Dick et dans tous les récits de mer, en fait, il y a souvent des tempêtes pas possibles. Mais je n’ai jamais lu des tempêtes modernes. J’ai vu plein d’images, hyper flippantes, et j’adore. J’ai regardé quelle était la pire tempête en Atlantique nord et c’est celle de 1999. J’ai repris toutes les données en poussant les curseurs un peu plus loin, pour qu’elles soient vraiment effrayante et qu’elles figurent tout ce qui va nous arriver. Les tempêtes sont de pire en pire, ce qui va arriver dans les années à venir, ça ne va pas être hyper gai.
Vous avez rencontré des gens de Sea Shepherd, peut-être Lamya Essemlali qui est une grande figure ?
Lamya, c’est la première personne que je suis venu voir. Elle m’a donné plein d’infos, plein de références, de documentaires où ils abordent les baleiniers. Elle m’a expliqué un peu le rôle de Sea Shepherd, pourquoi ils étaient persona non grata, leur travail par rapport au Green et qu’ils allaient essayer d’éradiquer ses massacres, la marine danoise est contre eux. Enfin, il y a toute une aventure que je remets en perspective.
À quel moment vous avez eu vent de ces massacres, de cette tradition de chasse aux Féroé et comment vous l’avez appréhendé ?
Je suis Sea Sheperd depuis longtemps sur les réseaux sociaux et on voit beaucoup de trucs qui passent, notamment le massacre des cétacés. C’était hyper choquant parce que visuellement, quand tu vois une baie rouge de sang avec des cétacés qui se débattent, ça paraît absurde. Après, c’est une tradition et dans le roman, je ne voulais pas que ce soit les bons, les méchants, c’est quelque chose qui m’agace prodigieusement. Donc je donne la parole aux gens des Féroé, qui ont des arguments qui se tiennent. Ils nous renvoient à l’univers d’abattage de nos animaux qui est épouvantable, ils expliquent qu’ils n’ont pas d’élevage en batterie, donc ils sont plus écolo que nous malgré ce type de massage qui reste totalement absurde aujourd’hui.
Et il y a la météo qui est très forte dans le livre. Au Féroé on se prend vraiment des tonnes de pluie tout le temps, du vent tout le temps, c’est sévère, c’est escarpé de partout, il y a des falaises, c’est vraiment une terre inaccessible.
Parfait pour un polar ! Comme c’est une île, une tempête les met complètement en autarcie, elle coupe les communications, il n’y a plus de portable, donc tout de suite ça crée des situations anxiogènes. Les falaises c’est à la fois très joli mais aussi un peu inquiétant, je trouve que c’était un bon décor. J’ai fait un livre qui se passe aux Antilles, ça n’a pas été la même ambiance.
À quel moment avez-vous pensé qu’il y avait vraiment matière à écrire un polar, à comment ça s’est goupillé ?
Dans mon cas, c’est toujours le sujet qui m’intéresse d’abord. Donc là, en l’occurrence, les green l’état des océans. On commence par Sea Shepherd et un endroit où ils n’ont pas le droit d’aller, puis tiens on va mettre une tempête. Après, bon, il faut un cadavre, c’est le jeu avec un polar. Donc c’est le chef de Green, celui à qui on doit poser des questions, sauf qu’il est mort, ça coupe un peu la chique du flic qui va suivre l’enquête, ça brouille les pistes un petit peu.
J’aimerais savoir où se trouve votre conscience écolo entre justement ceux qui sont prêts à mourir pour des baleines, et ceux qui chassent la baleine, comme aux Féroés?
Moi, je suis pour l’éco-terrorisme radicalement, quoi. Parce que c’est d’une utilité publique. Enfin, Paul Watson, il est considéré comme éco-terroriste en fait, alors qu’il essaie juste de faire respecter les traités qui ont été signés et qui ne sont pas respectés. Je ne vois pas où est le terrorisme en fait.
Est-ce que vous êtes prêts à mourir pour une baleine comme le héros Gab ?
Je ne sais pas si je serai prêt à mourir… peut-être pour les orques, mais comme je ne suis pas du tout plongeur comme le héros… J’ai peur de la mort en apnée, c’est ma phobie, mais pourquoi pas si j’ai 75 ans, oui, mais si j’en ai 25 ans, non.
C’est vrai que vous apparaissez assez fascinés par les orques, en tout cas, votre héros l’est.
Complètement, surtout à la fin, il y a une plongée avec les orques un peu chamanique, assez étrange. C’est un animal d’une très haute intelligence, bien plus intelligent que les hommes, puisqu’ils ne se battent pas entre eux. C’est un animal qui ne connaît pas la peur, ce qui est unique au monde. Ils sont à la fois très proches de nous, ce sont des animaux sociaux, très attachés à leurs proches, que ce soit famille ou amis. Et comme dans toutes les sociétés les plus civilisées, c’est un système matriarcal, comme les baleines et les éléphants, c’est toujours du matriarcat. Les plus évolués, c’est la société matriarcale, tout est dit.
Quel est votre rapport avec l’océan qui nous entoure ?
Ça me fascine et ça me fait peur, j’ai peur de la mort en apnée donc c’est toujours une problématique de me mettre dans l’eau. J’essaie de me soigner, je suis même allé plonger avec les orques, après le livre, en mer de Norvège. C’était un cauchemar, mais je me soigne quoi. Quand on a plongé, il y avait 40 orques autour de nous et pour eux, on n’est rien nous dans l’eau, on est d’une vulnérabilité incroyable, mais les orques n’ont jamais tué d’humain en eau libre, ce serait dommage qu’elles commencent par moi. J’avais plus peur de l’eau que des orques. La question c’était : qu’est-ce qui est le plus fort : la peur ou l’amour ? J’avais déjà la réponse avant, c’est l’amour évidemment.
Qu’est ce qui s’est produit sous l’eau avec les orques ?
Alors ce n’est pas sous l’eau parce qu’en fait il faisait -15, l’eau dans la mer de Norvège et l’eau était noire. En fait c’était du snorkeling, juste avec le masque sous l’eau parce qu’à 3 mètres tout est noir, tu ne vois plus rien. Donc là, tu vois juste des taches blanches passer sous toi, mais c’est inoubliable. Enfin c’est plus que ça même : il y a un avant et un après. J’ai écrit un recueil de 150 pages pour en parler.
On vous invite effectivement tous à lire Grindadráp . Qu’est-ce que vous avez gardé comme lien aux animaux parce que vous avez aussi écrit au Okavango où il y avait du braconnage dans un parc national en Namibie.
Quand j’étais petit je voulais être tueur de braconniers. C’était mon premier job de rêve. J’avais vu que le dernier léopard d’Asie avait été tué par un braconnier quand j’avais 6 ans et j’étais inconsolable. Tueur de braconnier, je trouvais ça hyper classe comme boulot. Je n’ai pas bougé. Parce que souvent les enfants aiment les animaux. Et puis, ils vont à l’école, on leur dit qu’il faut gagner de l’argent, acheter un pavillon, faire des crédits et ils oublient les animaux. Moi, je n’ai pas bougé du tout là-dessus. Dans mes autres romans, je donne de la place aux causes autochtones et animales qui sont hyper proches. Les autochtones sont souvent encore en contact avec les animaux, c’est une chose qu’on a perdue, en fait.
Et vous, quel lien vous entretenez avec le sauvage ?
C’est là où je me sens bien. Je suis dans un désert namibien bien devant une girafe. Tout va bien, tout est en place. Je suis à la fois émerveillé, bien à ma place et sur terre en fait. T’es beaucoup plus petit, pas seulement par rapport à la taille de l’animal, l’humain est tellement arrogant et inconséquent que c’est bien de se remettre à sa vraie place, c’est à un moment de paix.
Vous rendez un hommage à Jean Malaurie, au début du livre, pourquoi ?
Parce que Jean Malaurie justement quand il est parti dans le Grand Nord et le Groenland, il a eu un contact avec les Inuites, mais aussi les animaux,l es pierres, le cosmos. Il était dans une vraie forme d’interaction, il a découvert le chamanisme et un autre rapport au monde. Quand il en parle, c’est fabuleux. En France, tout le monde disait « Oh, Malaurie, il a pété un câble, il est devenu mystique » Gaston Bachelard lui a dit « les écoutez pas Malaurie, c’est une bande d’imbéciles, ils n’ont jamais bougé leur cul, de leur siège en cuir et ils sont en train de vous faire des leçons, alors que vous, vous avez vécu pendant des années avec des choses qui ne verront jamais ». C’est un des rares occidentaux à avoir reconnecté un petit peu avec ce qu’on a perdu.
A chaque roman, il y a une tragédie et un nouveau pays. Est-ce que vous voyagez pour en parler ?
D’abord, je me renseigne sur le pays, puis j’y vais. Quand j’arrive, la première fois, je connais assez bien l’histoire, la sociologie du pays. Je fais un premier voyage de 3 semaines, enfin, ça dépend des pays. On fait plus vite le tour des îles Féroé que de l’Afrique du Sud, par exemple. Ensuite, je retourne à Paris, j’écris pendant un an et demi. Quand je retourne sur place, l’histoire est déjà à peu près calibrée, mais je veux retourner sur « les lieux du crime », là c’est une autre vision du pays et du roman. J’ajoute des petits détails avec des gens qui font qu’on a l’impression d’y être quoi.
J’ai lu quelque part aussi que vous y alliez d’abord en mode vacances en famille ou avec des amis c’est toujours le cas ?
Je déteste le tourisme, et encore plus je suis le tourisme de masse. Donc je me débrouille toujours pour être là où les touristes ne sont pas. Mais par contre, moi, je ne pars jamais seul, je m’ennuie trop, tout seul, j’ai trop envie de partager. Je pars souvent avec mes potes, comme ça, on fait beaucoup la bringue et on rencontre plein de gens, des autochtones. En amont, on cherche tous des contacts et on tout le monde finit par trouver quelqu’un qui connaît qui que ce soit, un musicien, un libraire, n’importe, même s’ils ne sont pas forcément liés à mon livre, ils vont finir par me donner des pistes qui vont se regrouper.
Est-ce que vous trouvez que vous appartenez à la famille des écrivains voyageurs ?
Avant voyager, c’était une vraie expédition, maintenant on prend l’avion, ce n’est pas le même voyage, on est obligé de trouver les chemins de traverse, puisqu’il y a plein de lieux. Tu y vas en 90, tu y retournes en 2010, ce n’est plus du tout les mêmes. Ce qui pouvait être beau, sauvage et authentique, est plein de buildings maintenant. T’es obligé d’aller voir ailleurs. Je suis plutôt un écrivain qui voyage avec des petites aventures.
Il y a un écrivain voyageur qui vous inspire plus qu’un autre ?
Kessel oui. D’ailleurs, quand j’ai lu sa biographie, j’ai remarqué qu’il se trouvait toujours au bon moment au bon endroit, mais ce n’est pas de la chance, ça c’est sentir un peu l’air du temps et s’y trouver au moment où il faut y être, moi ça m’arrive assez souvent.
Vous avez grandi à Montfort-sur-Meu, c’est un coin qui vaut le détour ?
Ça me fait marrer franchement Montfort-sur-Meu, c’est au milieu des vaches et ce qui me fait rire c’est que c’était sympa quand j’étais petit, la campagne c’est très bien, personne n’avait peur. Enfin, on prenait notre vélo tout seul à 7 ou 8 ans, c’était une époque assez insouciante.
Comment est né votre appétit pour l’ailleurs depuis votre petite commune ?
Les Bretons partent tout le temps. Montfort, c’était sympa quand j’étais petit, mais dès le collège, ça m’a saoulé. Déjà, au collège je n’avais qu’une hâte, c’était d’arriver au lycée pour aller à Rennes. Et puis à Rennes, une fois que t’as fait 30 000 fois le tour des bistros, chose que j’ai vraiment faite, c’est bien d’aller ailleurs. Je n’étais pas scolaire, j’ai du mal avec l’autorité, donc ma scolarité s’est finie au CNED, enfin par correspondance, ce qui m’a laissé le temps d’écrire.
Du coup, à 20 ans, je fais le tour du monde, c’était ça mes études. Une fois que tu as fait le tour du monde à 20 ans quand tu reviens tout est possible, vraiment. Puis, j’écrivais déjà, c’était nul, mais j’écrivais. J’ai adoré ce tour du monde, et je me suis dit « continue à voyager et écrire ».
Vous pensez que c’est une bonne idée pour tous les jeunes de partir faire le tour du monde à 20 ans ?
Ouais, mais ça devrait être obligatoire. Non, mais tu fais le tour du monde quand t’es à 20 ans, enfin, 22, quand tu finis tes études ou après le bac, bon, t’es un peu jeune après le bac. Une fois que t’as fait le tour du monde, il n’y a plus de racisme, c’est fini. Comme tu as besoin des autres, parce que tu es l’étranger, tout est nouveau. L’altérité tu en as vraiment besoin, tu es forcément uns avec tous les peuples parce qu’il y a des gens sympas absolument partout. En dehors d’apprendre des langues c’est en voyage que tu sais qui tu es, et ça fait beaucoup de bien pour la confiance en soi en fait.
Vous vous êtes réveillé dans les voyages ?
Oui, après aussi on avait un club de motos et mes potes. Des vieilles motos, plutôt à deux à l’heure, à l’easy rider, on roulait doucement en regardant un peu et en s’arrêtant dans les endroits qui sont sympas ou dans les lacs pour se baigner, et c’était ça la liberté. Le fait de partir comme ça à 20 ans, en moto avec une bande de potes, c’était la liberté, donc après le tour du monde c’était pousser un peu plus loin ce sentiment de liberté.
Un souvenir de voyage qui restera gravé, à ja mais, en vous ?
En territoire Mapuche au Chili, on a rencontré une vieille mamie qui était vraiment, mais vraiment toute pétée. Elle paraissait, je ne sais pas, 130 ans. Vraiment une petite momie habillée avec une sorte de robe de Barbie, c’était très étrange. Elle parlait que mapuche, même pas espagnol, et on avait une copine mapuche avec nous. Elle lui a expliqué qu’on était français et la mamie lui a répondu « ah ouais, le français c’est au-dessus de Santiago”. Elle n’était pas branchée géographie mais volcans. C’est une chamane, donc on a fait une cérémonie et la grand-mère nous a dit qu’en France on allait avoir des problèmes avec les volcans. Alors, 1, elle ne sait pas où c’est et 2, avant que les volcans du Massif central se réveillent, ça va être dur. On est rentrés 10 jours plus tard, on a été bloqués à Madrid avec les volcans de d’Islande qui avaient foutu un bordel, pas possible dans toute l’Europe et en France. C’était la croix et la bannière pour rentrer. C’est peut-être le hasard, évidemment, mais j’adore.
C’était quoi le tout premier voyage en solo ?
Je ne suis jamais en solo, au fait. Quand j’ai fait le tour du monde, j’ai retrouvé un ami qui était en Nouvelle-Zélande parce qu’il y avait une tante qui habitait là-bas et au moins on avait un logement gratuit. Il y avait une cabane là, à côté de la maison. Il a dit “Bah écoute, tu peux venir, qu’on soit un ou deux, ça ne change rien”. Donc j’ai traversé les États-Unis, Papeete, puis au bout de quelques jours je l’ai retrouvé en Nouvelle-Zélande. C’est la Nouvelle-Zélande qui a été le cœur de ce tour du monde, on est resté trois mois là-bas et j’aurais voulu y rester tout le temps.
Prochain voyage alors, la prochaine intrigue ?
Je reviens des territoires sioux, donc Dakota dans le Midwest américain. Donc Dakota, Wyoming, Montana. Je suis en train de l’écrire en ce moment.
Vous allez y retourner après la phase d’écriture ?
J’ai les contacts avec tous les activistes américains. On a vécu des trucs incroyables là-bas. J’ai l’impression d’avoir toutes les matières. Si je retourne, ce sera pour le plaisir.

