Après avoir parcouru 4000 km à vélo le long du Danube pour son livre Sur la route du Danube, vous êtes partit au Japon et vous êtes revenu avec un nouveau livre L’usage du Japon, encore des milliers de km, la tête dans le guidon, 4 mois d’extase géographique.
Je suis arrivé le 14 novembre 2023 au Japon. C’était un Japon rouge, flamboyant avec des feuilles d’érable partout. C’étaient vraiment dans leur moment le plus explosif de cette saison qu’on appelle Kojo. Ensuite, j’ai quitté un Japon rose avec les sakuras, les premiers cerisiers, et j’ai traversé un Japon blanc parce qu’en fait il y a toute une période où il neige beaucoup.
En plus je vais la chercher puisque je vais à Hokkaidō en février, c’est une ville un peu à la canadienne, très orthogonale, qui a poussé très vite. Il y a des chasses neiges qui fonctionnent en permanence avec des congères de 2 mètres de haut et ça c’était très impressionnant. À Kyoto même il neige beaucoup plus qu’à Paris ou qu’à Toulon où j’habite l’hiver.
Donc vous faites du vélo dans des conditions assez terribles, il y a de la neige, de la glace…
Et j’ai un vélo de route, un vélo de course. J’ai longtemps hésité à prendre mon gravel, j’avais un phare intégré dessus, parce qu’au Japon l’hiver la nuit tombe très tôt. Et en plus les petites routes étaient ravinées avec des branches de cryptomère, et donc j’ai eu quelques frayeurs. J’ai dû rouler parfois sur la neige, sur la glace, je le raconte. J’ai failli vraiment me casser la gueule plusieurs fois.
Mais je n’ai jamais regretté d’avoir pris un vélo de route pour une raison qui tient là vraiment à une des contraintes du voyage à vélo au Japon. C’est qu’il faut toujours emballer son vélo. Vous passez votre temps à emballer votre vélo parce que vous ne pouvez pas rentrer dans un transport ni dans le métro, ni dans le train, quelque soit le train, même les trains régionaux, pas seulement le Shinkansen, sans emballer votre vélo et vous devez emballer le vélo avant même de rentrer dans la gare. Souvent on vous fait chier à l’entrée de la gare en vous disant « ah le vélo il faut l’emballer ». Et mon vélo de route pèse 7 kilos, mon gravel en pèse 10, donc comme j’ai une tendinite de l’épaule, j’étais content d’avoir 3 kilos de moins à transporter.
On pense que faire du vélo au japon indépendamment de la saison est un pari difficile puisque c’est très urbanisé avec des villes sont gigantesques et interminables et beaucoup de circulation.
Ça n’a pas toujours été un voyage agréable mais je ne me suis pas trop appesanti là-dessus. Je connais des livres de voyageurs que je n’aime pas dans lesquels ils racontent un peu tout leur déboire à vélo. Moi j’ai fait le choix d’être du côté de l’enthousiasme de raconter un Japon qui m’a émerveillé. Il y a une fois un scooter qui a brûlé un feu rouge devant moi puisqu’il a brûlé un feu rouge. Il s’est excusé, j’ai vu qu’il a un peu paniqué et tout, mais sinon j’ai jamais été mis en danger.
Vous parlez, d’un ton positif du Japon par rapport à d’autres écrivains-voyageurs qui sont critiques et on sent que c’est vraiment une volonté chez vous, que tout est bon dans le Japon.
En fait j’ai vécu quatre mois d’une sorte d’extase géographique donc j’étais très haut et je ne redescendais jamais même si j’avais des petits moments d’exaspération. En fait, je m’en prenais à moi, je me disais que c’était de ma faute. Et à aucun moment, j’ai eu le sentiment que c’était de la faute des japonais. Si, il m’est arrivé quand même une tuile une fois. J’ai garé mon vélo au mauvais endroit. En fait, je gare mon vélo à la place d’une personne. Les gens ont des places réservées dans des parkings souterrain. Et je ne savais pas que j’avais pris la place de quelqu’un.
Quand je reviens, le vélo est cadenassé. Elle a placé 3 ou 4 cadenas sur le vélo, en plus de mon cadenas moi. Et en plus je me rends compte que je n’ai pas mes clés qui sont au commissariat – au Japon vous retrouvez toujours vos affaires. Là j’explique la situation, les flics sont venus avec moi, ils ont constaté la situation. Ils ont mis une lettre dans la boîte aux lettres de la personne en disant que je reviendrai demain matin à 9h et qu’il faut enlever les cadenas. Je reviens le lendemain à 9h, elle avait enlevé les cadenas mais elle m’avait crevé les pneus. Et ça, je m’en suis rendu compte que quand les flics étaient partis, je ne pouvais plus rien faire à part emmener mon vélo à réparer.
On est là pour parler de votre dernier livre, “L’usage du Japon”. Le titre est une référence très claire à Nicolas Bouvier qui a écrit “L’usage du monde”. Que représente Bouvier pour vous et quelle est sa part dans votre attirance pour ce pays ?
Bouvier, c’est vraiment un écrivain que j’admire énormément. Je l’ai découvert en 2005, j’étais en Lettonie en poste à Riga à l’ambassade de France. J’ai lu L’usage du monde et je me suis dit « mais c’est ma vie ! ». À cette époque-là j’étais assez nomade : je revenais des États-Unis où j’avais vécu, il y a eu un peu l’Italie aussi et puis j’étais parti en Amérique du Sud (Pérou, Équateur) et j’avais passé 6 mois à Istanbul avant de me retrouver à Riga.
Pas très longtemps après ça j’ai lu Chronique japonaise que j’ai adoré parce que c’est un livre qui commence par le fait que chacun saurait les yeux bandés, placer le Japon sur une carte sauf que personne ne sait d’où viennent les Japonais. Et là, il raconte que les Japonais viennent du ciel dans la mythologie du Kojiki. L’empereur du Japon est l’arrière – arrière petit fils d’Amaterasu, la déesse du soleil. J’ai aimé cette manière de lier la mythologie japonaise, la géographie, l’histoire dans ces chroniques quotidiennes, la grande histoire et la petite histoire. Ce qui fait que son Japon est à la fois un Japon d’érudits, mais aussi un Japon intime.
Vous avez admiré Bouvier, vous avez aimé son œuvre. Vous avez aussi gagné le prix Bouvier. C’est une sorte de consécration de gagner ce prix Bouvier, non ?
J’ai eu le prix Nicolas Bouvier en 2019 avec Sur la route du Danube. Et ouais, c’est un des prix qui m’a le plus touché dans les prix que j’ai reçus. Vraiment, c’était très émouvant de le recevoir. Il fallait d’une certaine manière que je tire ma révérence, que je rende hommage à Nicolas Bouvier et je le fais, en fait, dans ce livre.
Dans ce livre, Sur la route du Danube, vous effectuez 4 000 kilomètres en vélo. Est-ce que vous voyagez souvent à vélo, parce qu’après vous avez pris votre vélo pour aller au Japon ?
Depuis que j’ai fait ce grand voyage qui a changé ma vie, le voyage de 4 000 km en 48 jours sur les bords du Danube, j’ai compris qu’en fait le vélo était vraiment un moyen de connaissance du monde. Il y a des gens beaucoup plus aventureux que moi qui traversent le monde entier à vélo, qui font toute la route de la soie. Moi, ce sont des parcours plus courts, plus modestes, mais c’est vrai que quand on découvre un pays, le vélo est vraiment un moyen très pratique, parce que ça permet vraiment de créer des rencontres.
Alors que vous adorez le Japon depuis votre enfance, vous n’y êtes allé qu’à l’âge de 43 ans, si je ne me trompe. Pourquoi avoir attendu si longtemps, vous qui êtes un grand voyageur ?
Oui, mais moi je suis un grand voyageur européen en réalité. Pendant longtemps, j’ai voulu voyager en Europe parce que j’avais le sentiment que tout ce que je pouvais écrire en dehors de l’Europe serait très exotique, un peu trop néo-colonial. L’avantage du Japon c’est que vous ne vous sentez jamais dans une posture néo-coloniale puisque c’est un pays qui n’a jamais été colonisé. Donc en fait, vous êtes un étranger, vous n’êtes pas un ancien colonisateur.
Peut-être que ce texte sur le Japon m’aura libéré. Il y a un truc comme ça qui me freine un peu et qui me fait peur de n’écrire que quelque chose d’exotique. Au Japon, c’est très bizarre parce que c’est un pays à la fois très dépaysant et en même temps il nous a aussi colonisé nous d’une certaine manière. Mais pendant longtemps, voilà, moi j’ai voulu me concentrer sur l’Europe.
Avant d’aller au Japon, qu’est-ce qui a créé ce désir de Japon ?
Je suis une sorte d’enfant made in Nintendo. J’ai grandi avec une Super Nes entre les mains, et une Gameboy. Donc c’est aussi une sorte de voyage en enfance. Il me fallait grandir pour pouvoir retrouver ce sentiment de redevenir un enfant. Après, j’aurais peut-être bien fait de le faire plus tôt.
Donc ça c’est un premier point, la deuxième chose c’est que j’ai été fasciné en 90 quand est sorti Les Trois Formules du professeur Satō continué par Bob De Moor, d’après les crayonnés d’Edgar P.Jacobs. Et c’est vrai que ça m’a tout de suite transporté au Japon. Il y a de très très belles vignettes. Je ne sais pas si ce voyage, ce serait pas simplement une manière de plonger dans une vignette de Blake et Mortimer.
Et puis après, j’ai étudié le Japon en prépa, puisque quand j’ai passé le concours de normal sup, on avait le Japon de l’ère Meiji jusqu’à la capitulation. Et puis, j’ai eu aussi comme professeur de géographie, Philippe Éthier en directeur de maîtrise sur un sujet qui n’avait vraiment strictement rien à voir avec le Japon mais lui c’est le grand spécialiste, le grand géographe du Japon. J’ai lu ses livres évidemment et ça a été pour moi une porte d’entrée supplémentaire.
Ensuite, le voyage en tant que tel, le déclic, c’est en plein confinement. On est limité à ce périmètre d’1 km2. Or, à vélo si vous êtes limité à un kilomètre vous tournez vite en rond. C’est là que j’ai découvert un manga de Jiro Taniguchi qui s’appelle Furari. C’est inspiré, même s’il ne le nomme jamais par l’histoire d’Inō Tadataka, ce grand géographe japonais, le premier géographe moderne du Japon, qui va parcourir 40 millions de pas, des fois on l’appelle « l’homme qui marcha 40 millions de pas » puisqu’il a fait 40 000 km à pied le long de toutes les côtes de l’Archipel.
Ce géographe, aux 40 millions de pas, n’a pas pu achever son œuvre ?
Il était tout près de l’achever, en réalité, ça lui a pris 17 ans. Tous les ans, il partait 300 jours sur la route et son œuvre a été terminée en 1821 par ses disciples, mais il était vraiment tout près de le terminer.
À partir de la découverte de ce personnage, vous projetez de faire quoi ? Quel est votre projet à ce moment-là ?
Alors moi, quand je pars au Japon, j’ai l’idée d’écrire un roman. Donc en fait ce livre n’était pas prévu L’usage du Japon. C’est parce que dans les recherches que je faisais, pour écrire ce roman, j’ai été dépassé par tout ce que je voyais tous les jours. Je ne pouvais pas, pour parler comme Nicolas Bouvier continuer à aller ainsi sans siffler mots. Il y a un moment où on se sent obligé de prendre des notes, je raconte aussi tous les endroits où les photos sont interdites et donc moi je me retrouve à dessiner, à écrire, à écrire sur un carnet, j’ai rempli tout un carnet de notes, mais aussi beaucoup à écrire sur Instagram ce que je n’avais jamais fait.
Et ce livre a été presque intégralement écrit sur Instagram, c’est-à-dire qu’en fait c’est le fruit de texte que j’écrivais tous les jours, des textes de 2 200 signes sur Instagram sur ce que je voyais chaque jour au cours de mes pérégrinations au Japon, sur les traces d’Inō Tadataka, mais pas seulement.
Et bien le soir, exténué dans ma chambre d’hôtel ou de ryokan (une auberge japonaise), je tapais sur mon téléphone 2 200 signes et ça a fait une contrainte en fait parce qu’en fait chaque fois que j’ai arrivé à la fin des 2 000 signes, je me suis dit « mais comment je vais faire pour caser tout ce que j’ai vu aujourd’hui ? » et résultat ça a été une vraie contrainte d’écriture parce que ça m’a obligé à être le plus incisif possible à travailler les attaques du texte, à virer tout ce qui est inutile en français, tous les adverbes qu’il y a en trop, tous les compléments qui sont inutiles dans notre langue, et donc à me diriger vers des textes politiques. En fait ce livre il est fait de blocs de poèmes en prose, accompagnés très souvent d’un dessin soit en noir et blanc, soit en couleur.
Ce projet vous l’avez conçu en envisageant d’aller à la villa Kujoyama ?
Quand vous candidatez à la villa Kujoyama vous devez avoir à vous présenter un projet, mon projet c’est un roman autour d’Inō Tadataka.
Donc vous êtes en résidence dans cette villa mais en même temps j’ai l’impression que vous n’y passez pas beaucoup de temps parce que vous êtes toujours ailleurs.
Je suis un peu toujours sur la route mais j’ai passé quand même du temps après j’étais au Japon l’hiver, je suis partit 4 mois, et en fait cette contrainte a été très utile pour l’écriture du livre. Pour pédaler aussi parce qu’on m’a raconté les conditions météorologiques l’été, il fait très chaud, après moi je suis quelqu’un qui aime la chaleur, je crois pas que ça m’aurait freiné.
Vous citez, d’une préface d’un livre japonais « vivre seulement l’instant présent, savoir se donner tout entier à la contemplation, aimer le vin, se laisser porter par le courant de la vie comme la gourde flotte au fil de l’eau ». Est-ce que c’était votre programme ?
C’est vrai qu’au Japon je me suis senti libéré. C’est le propre des résidences, vous êtes loin de chez vous, vous n’avez rien d’autre à faire qu’écrire et voyager, donc je me suis senti assez libéré pendant 4 mois, libéré d’une pesanteur occidentale. Je suis parti un mois après le 7 octobre 2023 et sur les radios françaises, on ne parlait que d’une chose : Gaza. Au Japon ils s’en fichent complètement, c’est vraiment pas un sujet, ça ne les intéresse pas, C’est un pays dans lequel on fuit un peu la réalité. Et je pense que plus longtemps ce serait peut-être dangereux, mais pour 4 mois ça fait du bien.
Est-ce qu’il fuit la réalité en allant dans les bars ? J’ai l’impression que vous allez beaucoup dans les bars.
Oui, les bars, c’est un lieu de convivialité, Les izakaya sont des endroits où on pour manger un peu et boire beaucoup. Et à la sortie des bureaux, les japonais peuvent s’enquiller plusieurs saké. Je les ai découvert un peu tard parce que c’est pas facile de rentrer entant qu’étranger. D’ailleurs dans certains, il y a une petite pancarte qui dit « ici on ne parle que japonais », donc comme ça vous êtes prévenu qu’en tant qu’étranger on n’est pas forcément bienvenu. Moi en tant qu’étranger j’étais toujours très bien reçu. C’était la fin de mon séjour je me débrouillais un petit peu mieux en japonais donc je pouvais raconter ce que je faisais parler d’ Inō Tadataka et ça a été des moments assez chouettes, avec des rencontres assez fortes.
Au Japon les rivières sont complètement corsetées dans du béton, c’est vraiment frappant.
Oui, c’est sûr c’est un aspect assez triste du pays. Sur la côte qui a été frappée par le tsunami il y a une digue qui fait 14 mètres de haut. Aujourd’hui il y a des villages qui ne voient plus la mer. Voir ça c’est assez pénible, j’ai une espèce de répulsion pour le béton. La villa Kujoyama est faite en béton, c’est peut-être aussi une des raisons pour lesquelles je la fuyais un peu. Mais on arrive toujours à trouver la nature, par exemple je décris à un moment la rivière Iya qui traverse le Shikoku, et ça, c’est un des paysages absolument fabuleux, vous êtes loin du béton. En cherchant bien, on peut y échapper quand même.
On va s’approcher de la conclusion avec des questions un peu rituelles. C’est votre premier voyage en solo ?
Premier voyage en solo, c’est un voyage à vélo, mais c’était très court, j’avais 14 ans. Je suis parti de la maison de mes parents. J’ai emprunté le vélo de mon père. J’ai traversé le Rhône, donc j’ai changé de département. J’ai dû faire 60 km et je suis revenu à la maison. J’avais l’impression d’avoir voyagé. Je me suis dit, « là, t’es allé dans le département de l’autre côté, tu as vu d’autres paysages que ce que tu vois tous les jours ». Je me suis dit en fait c’est super, sans mes parents sans la voiture… peut-être que c’est ce qui a engendré ensuite tous les voyages. Maintenant, ce n’est plus avec le vélo de mon père, c’est mon propre vélo.
Et un voyage rêvé ?
La Patagonie, je crois…et Buenos Aires. Parce que je danse un peu le tango. J’aimerais beaucoup aller voir les lieux où on danse à Buenos Aires. Ça m’attire beaucoup.
Et votre prochain voyage ?
Ah mon prochain voyage, c’est pour une traduction, c’est au Montenegro pour Les Méditerranéennes, mon avant dernier roman, qui a été traduit en Serbe. Et donc je retourne au Monténégro, que je connais assez bien. Sinon c’est tout à l’heure avec Strasbourg, c’est aussi un voyage. C’est sympa, on y mange la flammekueche, on se croit un peu en Allemagne, c’est dépaysant.

