#43 – Luigi Farrauto, voyageur trouillard ?

Aller Retour, le podcast de AR Magazine Voyageur, part à la rencontre de Luigi Ferrauto. Il adore les cartes, il adore le monde, alors ses premiers tatouages devaient représenter sa passion.

Quand on a reçu son livre “Géographie d’un voyageur craintif” parut chez Arthaud, le titre m’a tout de suite frappé. Quoi ? Un aventurier qui avoue être trouillard, c’est pas banal. Alors quand il est passé à Paris, je lui ai tendu mon micro et on retrouve des bonnes feuilles de son livre, dans AR actuellement en vente avec l’Ecosse en couverture et une belle vache des Highlands toute ébouriffée.

« Mes parents s’interrogeaient sur ce besoin obsessionnel de m’en aller, surtout dans des endroits aussi étranges. Ils disaient que j’étais un bon à rien, un inadapté, toujours en cavale. Mais moi, quand j’étais au loin, je me sentais plus à l’aise dans ma vie. Je ne réussissais à vivre qu’entre deux lieux, les yeux fixés sur deux cartes à la fois. Après avoir investi longtemps, toutes mes économies dans des billets d’avion, à 30 ans, je me suis retrouvé avec un planisphère tatoué sur le bras droit et un avion sur le gauche. Cinq renouvellements de passeports pour manque de pages, un doctorat sur l’histoire de la cartographie, des fiancées épisodiques que je ne voyais jamais, et le travail le plus envié des boomers et des milléniaux, concepteurs de cartes et de guides de voyage. »

Son livre aurait pu s’appeler « La carte et le territoire » mais c’était déjà pris, car tous les départs de Luigi naissent dans un atlas qu’il feuillette comme si chaque planche était l’épisode d’une série. On va le suivre dans ces tribulations qu’il raconte avec une bonne dose d’auto-dérision.

Quand on lit tes aventures en tout cas, je vais les résumer en deux secondes, grimper à 5 000 mètres dans l’Himalaya, descendre la route de la mort en VTT. On se dit quand même que tu n’es pas un vrai craintif, tu es plutôt un faux trouillard.

En fait, je pense que pour vaincre la peur, il faut l‘affronter. Donc, par exemple, la route de la mort, c’est une route très célèbre parmi les voyageurs. Maintenant elle a été fermée parce qu’il y a autoroute en Bolivie mais on l’utilise pour faire du downhill je ne sais pas comment le dire en français. Ah VTT, c’est ça du VTT mais en vélo pour apaiser la peur je conseille de le faire. Ils te donnent quatre ou cinq règles à suivre, si tu les suis parfaitement, tu ne vas pas mourir. Si tu fais une erreur, tu tombes.

La montagne est très, très, très, très à pic ?

Oui, oui, comme ça, elle est large de 3 mètres, il y a beaucoup de pierres. Et puis il y a le condor qui vole, il s’approche de toi et tu dois être vraiment concentré. Peut-être que je suis un peu fou, je ne disais rien à mes parents, parce que je ne pouvais pas dire ce que j’étais en train de faire, j‘avais trop peur aussi. La peur, elle existe, mais on dit que les peurs sont nombreuses, et le courage est unique. Quand on rentre de voyage, on est plus fort, je pense.

Et ça, ce serait ta définition de l’aventure ?

Non, non, parce que je pense que le voyage, maintenant, c’est devenu quelque chose, un lieu pour trouver des choses incroyables, extraordinaires, pour faire des performances, en fait. Donc, faire le tour du monde à pied, à vélo, ces choses incroyables. Moi, je pense que l’aventure, c’est vraiment voyager sans avoir de performance. Toutes les choses dont je parle dans le livre sont des choses qui se sont passées sans vraiment les décider.

L’aventure, c’est être curieux.

Curieux oui, la curiosité, c’est quelque chose que je suis très content d’avoir, parce que la curiosité, c’est ce qui bouge mes pieds quand je voyage.

Et elle est venue comment cette curiosité ?

Quand j’étais enfant, j’étais un enfant épanoui parce que j’adorais le monde, j’adorais suivre les fleuves, les montagnes, voir les noms de villes, de n’importe où, et je soulignais les villes avec un nom plus particulier. J’ai fait une promesse à moi-même de les visiter toutes, j‘en avais souligné beaucoup. Donc c’est ça où j’ai grandi ma curiosité pour le monde.

Et est-ce que sur cet atlas, tu avais mis la ville de Samarkand, puisque dans ton livre, on comprend que tu as eu vraiment un choc esthétique là -bas ?

Oui, en fait, quand j’étais petit aussi, j’ai lu une bande dessinée des mille et une nuit. Et ça, je pense que ça m’a changé la vie parce que je suis tombé amoureux du monde arabe, toutes ces formes, des mosquées, les minarets, les vieilles villes. Et donc l’Iran, mais aussi l’Ouzbékistan, ça a été vraiment un choc, oui, vous avez bien dit, un choc esthétique, parce que c’était exactement la réalisation de tous mes rêves.

Et à la différence quand tu vas à Oman, là tu vis une grosse déception.

Oui parce que je n’aime pas trop les monuments restaurés et là-bas tout a été reconstruit, réédifié. Non, j’étais vraiment déçu. Mais c’est quelque chose qu’il faut accepter maintenant parce qu’on reconstruit tout maintenant. Mais là-bas ils avaient vraiment changé le dessin original, le projet original, le projet d’un château a été changé, ils ont ajouté une tour, ça, je ne le trouve pas juste. Mais oui, la nature est fantastique, mais l’art et l’architecture m’ont un peu déçu. Pardon mes amis d’Oman, rien de personnel.

Et quelle a été ta plus grosse galère ?

Parfois, j’ai eu des problèmes avec mes photos. Quand je prenais des photos dans quelques pays comme en Égypte ou en Iran, si je prenais des photos, parfois j’étais presque, c’est une vraie galère, presque arrêté pour avoir pris des photos, mais non. J’ai vraiment de la chance d’avoir jamais eu de problèmes dans ma vie. Le seul problème que j’ai eu en voyage, c’était avec un italien qui m’a tout volé. Mais quand je vivais en Hollande, donc ça fait plus de 20 ans.

T’es quand même tombé d’un toit en Iran, enfin il y a un toit qui s’est écroulé sous toi, tu t’es retrouvé à l’hôpital quand même, t’as oublié ça ?

Ah ben ça c’était pas trop… ça c’est un accident qui s’est passé. Oui ça c’était seulement un accident à cause de ma’curiosité. En montant dessus, le balcon s’est cassé. Ce sont des choses qui se passent partout.

Est -ce qu’on peut être hypocondriaque et voyager ? Parce que j’ai l’impression que pendant le livre t’as souvent peur d’avoir un bobo quelque part, enfin tu évoques souvent des problèmes de ton corps et t’as peur que ça dégénère.

Et on peut, parce que je le suis, et je le fais. Moi j’ai vraiment des problèmes avec les animaux. Les animaux je les adore okay mais quand je voyage, spécialement en Asie il y en a trop qui sont dangereux. Donc parfois j‘ai vraiment peur d’avoir pris la plus grande maladie. Mais ça, je suis encore vivant, donc rien de bizarre ne s’est jamais passé. Mais, par exemple, j’ai programmé un voyage en Australie parce que je veux gagner, je veux vaincre même cette peur des animaux. J’ai toujours évité l’Australie parce qu’il y a trop d’animaux terribles.

Les araignées par exemple, les redbacks ou… si je prononce le mot, ça fait quoi ?

Non, non, pas trop. J’aime pas les avoir…quand ils s’approchent de moi, j’aime pas trop. Si je les vois de loin, même les serpents, qui sont les animaux, qui me font le plus peur. J’ai plus peur de ça que d’aller en Irak, par exemple, ou au Pakistan, j’ai pas de problème.

« La route bloquée par les embouteillages entre l’aéroport de Dubaï et mon hôtel m’en apprend déjà long sur cette cité. C’est un délire informe et clinquant, une ville en proie à sa propre folie des grandeurs, un labyrinthe dans le désert, sans aucune logique urbanistique. Je suis entourée d’immeubles qui remplissent le moindre vide laissé par des bâtisseurs compulsifs, dont le gratte-ciel le plus haut du monde, orgueil des émirats. Dubaï est un immense chantier, où les températures nous descendent en dessous de 40 qu’en hiver. Aujourd’hui, le soleil est aux zénitth, l’atmosphère est comme une serviette chaude couvrant le monde. Je passe de l’air conditionné à une canicule inconditionnelle, un climat qui me paraît défavorable à toute forme de vie. »

J’ai l’impression que dans ton livre aussi, il y a un message assez fort autour de « attention, la planète est fragile », parce que tu n’as pas montré que les beaux côtés des voyages, par exemple quand tu es effectivement sur l’île de Pâques, tu vois les Moaï ou quoi, mais tu vois aussi la face plus cachée avec tous les déchets plastiques qui sont en train de se former partout, idem au Bhoutan où il y a les glaciers qui sont en train de fondre et qui vont complètement menacer le Bhoutan ou le pays, soit disant où on est le plus heureux peut-être dans le monde. T’as un message dans ce livre ?

Et peut-être que la vraie peur qu’il faut avoir dans l’avenir, c’est la peur du réchauffement climatique. On voit en Europe maintenant qu’il fait chaud, quand il fait chaud, il fait vraiment chaud, quand il y a de la pluie, ça détruit tout, en Italie, c’est comme ça. Et en voyageant en

Asie, ou bien en Amérique du Sud, on voit qu’on a bouleversé…le Bangladesh est un pays destiné à avoir 30 millions de réfugiés climatiques parce que les pays qui paient le prix le plus fort pour ça sont ceux qui n’ont rien à voir avec le réchauffement climatique.

Ils en subissent les conséquences alors qu’ils ne sont pas du tout à l’origine de ce dérèglement climatique, ils le subissent totalement. Et au Bangladesh, la foule te fais peur, cette eau qui monte, te fais peur. Et au fond, qu’est -ce que tu as appris avec tous ces voyages à aujourd’hui, quand tu te retournes un peu sur tous les voyages que tu as fait ? Tu dirais que tu as appris quoi de tout ça ?

À sourire, je pense. Parce que je pense que le sourire, c’est une arme vraiment très puissante. Elle provoque de l’empathie. L’empathie c’est international, sourire c’est international, il y a un très célèbre écrivain italien qui s’appelle Tiziano Terzani qui a été un voyageur incroyable et un journaliste qui raconte avoir bloqué des guerillas cambodgiens qui étaient en train de le tuer, de lui tirer, seulement en souriant. Donc quand j’ai lu ça j’ai pensé que c’était vrai, l’arme qu’on a c’est le sourire. C’est quelque chose qu’il faut apprendre peut-être, il faut être un peu empathique et c’est ce qui me rend plus fort quand je rentre.

C’est ce que tu écris effectivement à la fin de ton livre, que tu as appris le sourire et que maintenant plus rien ne te fait peur.

Non, moi je viens de la banlieue de Milan, au sud de Milan dans un pays qui s’appelle Rozzano, célèbre pour être un lieu avec de la criminalité. Je me souviens que chaque fois que je rentrais de mes voyages quand j’habitais encore là, j’étais dans le bus qui m’apportait à la maison, j’avais toujours peur de rencontrer des gens. Mais quand je rentre de voyage, dans mes yeux, il y a l’écho de tous les regards du monde que j’ai rencontré. Donc je me sens vraiment plus fort, je pense. On ne peut rien me faire parce que je viens de voyager au Pakistan, par exemple. J’ai vu tellement de choses. Ici, tout est simple, tout est facile. C’est impossible d’avoir peur. Il n’y a pas de voyageurs qui sont racistes, par exemple, parce que voyager t’habitue à la diversité, te rend plus tolérant. On vit plus tranquillement ici, après avoir des expériences de voyage..

Je lis dans le livre, je ne sais pas si c’est toujours le cas, que tu étais célibataire sans enfant. Est -ce que ça veut dire que tu as tout donné au voyage et rien à la famille ?

Ça, c’est une belle question. Oui, je continue à être célibataire. C’est un peu difficile parce que moi, je suis celui qui voyage toujours, qui n’est jamais en Italie, qui n’est jamais à la maison. Donc, c’est une chose qui dans une perspective de couple ça ne marche pas trop bien, je me trouve avec le cœur qui est pleins de monde mais un peu moins d’amour on dirait.

A la fin du livre aussi, tu donnes des nouvelles de tous les gens que tu as croisés un peu longtemps quand même dans ta vie, dans tes voyages. Ça veut dire que tu gardes des liens ?

Ah oui, oui, oui, oui, absolument. Maintenant c’est plus facile avec les réseaux sociaux, mais je garde toujours des liens parce que sinon on se dit “Ciao, bye bye”. Ça me donne vraiment de la douleur parce que c’est comme si on était mort, ça me fait peur en fait.

C’est tout un art de savoir quitter les gens quand t’as vécu quelque chose d’intense avec eux dans un voyage, que t’as partagé des moments, de les quitter, c’est tout un… C’est comment on fait pour se quitter, quoi ?

J’ai pas de réponse à ça parce que ça me brise le cœur chaque fois. Peut-être il faut penser qu’on ne se quitte pas, qu’on se reverra sûrement.

Tu es auteur de guide de voyage, enfin tu étais en tout cas pour Lonelyplanet, on parlera de ton autre activité après. Bon c’est un métier qui fait rêver tous les gens qui aiment voyager, mais est-ce que toi tu trouves que c’est plus dur que le rêve qu’on imagine quand on est auteur de voyages.

Oui, c’est sûr. Les gens pensent qu’ écrire des guides, c’est le travail de rêve. Oui, c’est un travail incroyable, mais seulement parce qu’on écrit, on connaît les lieux dont on écrit vraiment parfaitement. Je dis toujours, on fait l’amour avec les lieux. Chaque fois que je visite, par exemple quand j’ai écrit le guide de Beyrouth du Liban, j’ai vraiment dû voir tous les musées, tous les lieux intéressants, tous les lieux artistiques, toutes les montagnes, toutes les plages. Et donc j’ai vraiment connu, vraiment intimement le pays. Mais en fait, quand on est là, on a plein de choses à voir. On a une liste chaque jour de choses à voir, à boire, à manger, après trois semaines, tu te sens mal parce que tu vas toujours dans un restaurant différent qui est bon, qui est fantastique, mais après un mois, il est un peu difficile de garder le rythme. C’est mieux que de casser des pierres, je suis sûr, mais c’est un travail d’écriture. La plupart des gens pensent qu’écrire un guide, c’est voyager sans payer, gratuitement, mais c’est pas ça, c’est pas seulement ça.

Et aujourd’hui, à Milan, tu as créé aussi un studio, un studio pour raconter le monde en carte et en mot, c’est ce que j’ai vu sur ton site, donc ça s’appelle 100km.studio. Et donc là, tu as lié les deux, les cartes, donc tu fabriques des cartes et tu écris aussi. Et dans le livre, ce sont tes cartes ?

Oui, les cartes du livre sont dessinées par moi. Oui, j’ai un petit studio à Milan qui fait de la cartographie et de la signalétique, donc j’aide les gens à trouver la route. Je pense que même la cartographie, c’est une façon de décrire le monde. J’aime beaucoup la cartographie par exemple du Moyen-Âge quand on faisait ces magnifiques cartes, où on écrivait aussi des petits conseils de voyage. Ici, dans cette ville, il y a le meilleur vin, ici, il y a les mecs, les filles, les plus beaux et belles. C’était des maps, des cartes, mais c’était aussi des guides de voyage. Donc, je pense que pour le nouveau métier de la cartographie, ça peut aussi être ça, donc raconter, décrire le monde avec le mot et avec la cartographie, donc aider les gens à trouver la route.

Est-ce qu’il y a un voyage impossible pour toi ?

Je dirais le Yémen parce qu’il y a la guerre, j’adorerais aller au Yémen parce que Sanaa la capitale, je pense qu’elle est une des meilleures villes qui existent sur la planète. Non, à part ça, il n’y a pas de voyages impossibles.

Ton prochain voyage, ce sera quoi ?

Ce sera encore l’Ouzbékistan pendant Pâques et puis l’Australie. Je suis curieux de voir ces pays dont j’ai eu peur avec tous les animaux mortels qu’il y a. Mais au premier serpent, je vais rentrer.

Et tu as compté le nombre de pays que tu as visité ?

Pas précisément parce que c’est une question difficile parce qu’il faudrait vraiment définir le pays, définir ce qui compte, non, peut-être plus ou moins 90, plus ou moins, mais j’aime pas trop ça parce que maintenant il y a cette sorte de performance, encore une fois performance, les gens, il y a ce youtubeur qui veut, qui a voyagé dans tous les pays du monde. Ce genre de performance, je ne l’aime pas parce que j’aime rester dans le lieu. J’aime rentrer, par exemple, en Chine, j’y ai été cinq fois. Si j’avais voyagé dans quatre pays différents, j’aurais vu quatre en plus.

Et un voyage rêvé ?

Rêvé c’est l’Afghanistan. Pakistan était un rêve, mais je l’ai fait. C’était vraiment tranquille. Encore une fois pour la culture, l’architecture, l’archéologie, ce sont des lieux incroyables, donc c’est ce genre de lieux qui m’attire le plus.

Découvrez quelques pages du roman de Luigi Farrauto, Géographie d’un voyageur craintif, publié chez Arthaud dans AR70


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