Aller Retour, le podcast de AR Magazine Voyageur, part à la rencontre de Yann Tiersen. Dans cet épisode, on va l’accompagner dans son dernier périple musical.
Le compositeur, mondialement connu grâce à la bande originale du film Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, a récemment sorti un nouvel album, Rathling from a Distance / The Liquid Hour. Un titre mystérieux, qui trouve son origine dans sa tournée en voilier, de l’île d’Ouessant aux îles Féroé. Comment cette aventure en mer a-t-elle inspiré sa musique ? C’est Sandrine Mercier qui l’a rencontré.
« J’ai décidé de tourner d’une nouvelle façon, je ne veux plus tourner à l’ancienne. Avant, on partait du Portugal vers l’Angleterre, puis on retournait en Espagne, par exemple. Maintenant, je tourne soit à la voile, soit seul dans mon van. C’était avant tout une décision politique, enfin, surtout écologique. Pour notre première tournée, on a fait les pays celtes et les îles Féroé, c’était en 2023, je crois.
D’où êtes-vous partis et quel était l’itinéraire ?
On est partis d’Ouessant, où j’habite. Après, on a fait l’Irlande de l’Est, les Féroé, Irlande du Nord et Féroé directement. On devait passer par les Hébrides, mais à cause d’une dépression qui arrivait, on a dû filer directement aux Féroé. Après, on est descendus en Écosse, puis au Pays de Galles et retour à l’envoyeur.
Et Ninnog, c’est qui ?
Ninnog, c’est mon bateau, notre bateau avec ma femme. C’est un bateau en allu.
Ninog est aussi le nom d’une sainte bretonne ?
Ouais, c’était une femme envoyée dans un couvent en Bretagne, je ne sais plus trop pourquoi, parce qu’elle avait “péché”, c’était le patriarcat gallois de l’époque… Mais elle était très indépendante, elle était un peu féministe. En Bretagne, elle a appris aux gens à planter des arbres de manière raisonnée, une sorte de permaculture déjà à l’époque, et c’est une sainte aussi. Et c’est un prénom qu’on aime bien. C’est assez rigolo parce que justement toute la signification ça allait vachement avec notre projet.
Quels sont les moments en mer qui t’ont inspiré pour cet album ?
Cet album, ce n’est pas vraiment sur la mer ni sur le voyage. C’est plus une introspection. Être sur un bateau, face aux éléments, c’est une super machine à déconstruire. On est face à des forces plus grandes que nous, il n’y a plus aucune pression sociale, juste la nature et soi-même. C’est le bon moment pour se poser des questions, enfin, elles viennent tout naturellement. L’album est un peu là-dessus justement, une espèce d’introspection.
Il est en deux parties : la première partie est justement sur ça, qui est lié à ce voyage de part les réflexions que ça peu emmené. C’est pas géographique même si c’est des noms de lieux. Quand on parle d’une ville souvent ça nous évoque des souvenirs et des choses personnelles pas l’architecture etc. Donc il y a cette première partie, qui est pour piano donc minimale. Et une fois qu’on s’est bien trouvé il y a la deuxième partie, qui est tout bêtement ce qu’on mettrait dans le casque pour aller à une manif. Se ressourcer pour avoir l’énergie de commencer la révolution.
Tu as donné des noms de lieux à certaines parties de l’album, comme Fastnet. D’ailleurs, ton Fastnet n’a pas l’air très tempétueux…
Non, pas du tout. C’était notre première étape. Juste en face du Fastnet, il y a une île qui s’appelle Cape Clear. Et on est arrivés au Fasnet avec une belle pétole en fait. On aurait pu y entrer tellement la mer était calme, mais même sans vent, il y avait quand même de grosses vagues. C’était pas possible.
Et Big Town, tout s’accélère ?
Big Town, c’est un village aux Shetland. Il y a une communauté qui a désacralisé une ancienne église, qui fait des concerts et plein de chose. Donc on a joué là-bas.
Tu mentionnes aussi l’île de Rathlin en Irlande du Nord. Tu y as débarqué ?
Non, justement, c’est une île tout au nord de l’Irlande, on devait aller aux Hébrides extérieures juste après, mais on n’a pas pu. Rathlin, on l’a juste vue mais on est pas arrêté. Puis, quand on est rentrés, on était à Islay, en Écosse, juste en face de Rathlin. C’était un peu un retour vers la civilisation… Enfin, si on peut appeler ça comme ça, parce que le nord de l’Irlande, là où on était, il n’y avait presque aucune lumière sur la côte, aucun éclairage public.
Pourquoi avoir choisi ce nom pour la première partie de l’album ?
Le titre, c’est Rathlin for the Distance. C’est dans le titre.
La deuxième “Liquid Hour” est ce que l’eau prend de l’importance ?
Quand on passait Rathlin, on était face à Belfast. J’écoutais Soul Coast de Kae Tempest, et j’avais Belfast en face avec les premières lumières que je voyais depuis deux mois. Et en fait il y avait histoire de Belfast, avec toute la violence qui s’y rattache. J’étais seul à la barre à deux heures du matin, et c’était un moment assez intense, un peu d’énervement comme ça.
Cet album, il est là-dessus, il s’est construit en pleine période d’élections, avec toutes les injustices. C’était un beau titre parce que je venais ressourcé par les choses qu’on avait fait et la nature, qui est si belle là-bas. Et il y avait toute la violence de notre monde représentée par l’histoire de Belfast.
Tu porte un message écologique avec cet album ?
Évidemment. Je ne veux plus tourner comme avant. Allons y ! Allons tout péter ! Non mais vraiment, sinon on fonce droit dans le mur. C’est une bande son joyeuse, mais enragée. Je sais pas le fascisme, on y vient, si on fait rien on y sera. Il faut lutter, là c’est vachement dangereux. C’est tout nos moyens d’expressions, les les réseaux sociaux sur lesquels on est qui sont en train d’être au service du fascisme.
J’ai écouté un super podcast qui explique qu’on adépassé le capitalisme et que maintenant on est dans une sorte d’asservissement, d’esclavage, on est tous à nourrir la machine et à bosser pour rien. On croit que tout est gratuit, mais en fait, on consomme de plus en plus et on travaille en fait pour tous ses gens-là.
Tu voulais plus nourrir la machine avec le système des grandes tournées ?
J’en fais toujours des grands concerts mais la question c’est « comment j’y vais ? ». C’est des sacrifices sans vraiment l’être. C’est « est ce que je peux tourner différemment ? » Par exemple avant, on était 12 en tournée, avec des bus, des grosses salles… Maintenant, je suis seul. Je peux pas avoir un discours et jouer au Portugal, traverser la nuit en bus pour un concert à Londres, puis redescendre en Espagne, ça n’a aucun sens. Tout ça, c’est juste pour la rentabilité.
Les promoteurs vont dire que la salle n’est pas libre, mais je m’en fous moi. Il faut revenir à la base et faire une route.
D’abord, l’aventure est vachement plus belle, je prends le temps de voyager. Parce que aussi les tournées, au-delà de la conscience écologique, je n’en pouvais plus. On vit dans un monde qui est de plus en plus capitaliste où en fait on est dans une société de service où plus rien ne se fait, enfin en tout cas dans le monde de la musique, les tournées c’est incroyable.
Des fois on va dans des salles, où je ne vais pas rencontrer un être humain. Je vais aller sur scène et puis les gens que je vais rencontrer ils vont être embauchés par le promoteur local que je n’aurais pas rencontré qui m’aura programmé dans la salle. Il n’y a plus rien d’humain. Plus rien de vivant. Le fait de tourner à la voile ou de tourner dans mon van – j ‘ai fait une tournée où je suis allé jusqu’en Estonie – en fait, ça met de l’humain et des choses normales dans un monde assez artificiel et tourné sur le pognon en fait.
C’était quoi le défis en bateau ou en van ?
Il n’y a pas de défis. Comment faudrait que j’arrive ?
Il y a des aléas non ?
C’est du travail. Mon métier, c’est de faire de la musique, de partager avec les gens et de pouvoir en vivre, pas d’accumuler du fric, normalement. Donc, je fais des concerts payants, et d’autres gratuits, et où je ne suis pas sûre d’arriver parce que je suis à la voile. Ça permet d’impliquer les gens dans le processus aussi. Qu’ils suivent si le concert va avoir lieux où pas.
Et c’est génial. Souvent ce sont les meilleurs, et comme je suis en bateau et je suis indépendant, on est pas 12 personnes, on a pas un tour bus à louer et j’ai pas cette pression économique. Quand je suis dans mon van avec mon chien c’est pareil. L’idée c’était de contrer le monde du service où tout le monde est adorable mais leur boulot c’est du service et pas plus, ils ne sont pas impliqués dans la soirée. C’est pour recréer du lien. Je dormais dans le jardin du mec qui refaisait la façade.
Ça change ta relation au public ?
Ouais. J’adore rencontrer les gens après un concert. La barrière scène public, humainement n’est pas intéressante, après c’est inévitable mais c’est bien de pouvoir casser ça. C’est les meilleurs moments en tournée. Être dans une loge faire un concert et rentrer à l’hôtel ou dans le tour bus, franchement c’est pas super comme vie. Je dis toujours que je suis trop vieux pour rester dans ma zone de confort.
Est-ce que ça avait un air de vacances sur le bateau, en famille avec ta femme et ton fils ?
Ah, ça, je suis désolé, je bondis quand on me dit ça ! Je comprends que ça puisse donner cette impression, mais en réalité, faire une tournée à la voile, c’est tout sauf des vacances. Ça veut dire jouer, gérer le matériel, ramener ce qu’on peut au bateau, arriver à minuit ou une heure du matin… et parfois repartir à trois heures parce qu’un coup de vent arrive. C’est hyper crevant et ça demande dix fois plus de travail que d’être le cul dans un avion ou un tour bus.
Donc non, ce n’est pas les vacances. Mais en même temps, c’est une expérience incroyable. On voit des paysages magnifiques, on est connectés à la nature… C’est une vraie expédition, une aventure, pas du tout des vacances. Ce genre de tournée, on en chie, mais c’est plus sain et on fait plein de choses. Et une tournée comme ça, c’est vraiment un voyage. Les concerts ponctuent le voyage et quelque part le principal c’est le voyage et de le partager en musique avec les gens. Ça change tout, la perspective est complètement différente.
Est-ce que tu as découvert des sonorités ou des traditions musicales différentes grâce à ces voyages ?
Oui, en Hongrie, je dormais chez des gens, chez une famille incroyable. Toutes les semaines, ils organisaient des sortes d’afters où tout le monde chantait, et tous les acteurs du folk hongrois de Budapest jouaient ensemble. Et c’était le soir de mon concert, ils m’ont proposé un jam mais je leur ai dis que je terminais à 1h30 et ils m’ont dit « C’est pas grave tu partiras à 3h30 »
On est rentrés du concert, et là, il y avait une trentaine de personnes qui faisaient la fête. Ils jouaient super bien, c’était magnifique. On m’a offert une flûte traditionnelle qui n’a pas de trous : on joue uniquement avec les harmoniques. C’est un instrument utilisé à la fois pour célébrer le printemps et pour les cérémonies funéraires. C’est un rituel du passage de l’âme… J’ai trouvé ça vraiment beau.
Quand Yann Tiersen remet pied à terre, c’est à Ouessant ? C’est ta planète à toi ?
Oui, j’habite là depuis longtemps maintenant. C’est une île qui a énormément compté pour moi, même dans ma construction personnelle quand j’étais petit. Il y a une vraie solidarité, une communauté assez forte, et je trouve ça précieux.
Vivre sur un bateau, c’est affronter les éléments. À Ouessant aussi, on les prend en pleine face, non ?
Oui, mais je trouve ça apaisant, en fait. Vivre au milieu des éléments, ça permet de voir leur force, et le dérèglement climatique. Là on se prend vachement de tempêtes par exemple là ça fait deux fois qu’on à pas de bateau pendant 4 jours, ce qui n’est pas arrivé depuis très longtemps. C’est pas abstrait quoi.
Le breton, la culture bretonne, tu le parles tous les jours ?
On élève notre fils en breton. On a des langues qui nous permettent de tous se comprendre comme l’arabe, l’anglais, l’espagnol, le français… C’est vachement important de préserver la biodiversité des langues. Elles véhiculent tout l’écosystème, une philosophie. Par exemple, en breton et dans les langues celtiques, il n’y a pas de verbe “avoir”. Les choses ne nous appartiennent pas. C’est une manière de voir le monde qui est assez belle et qui est dans la langue.
Y a-t-il un voyage que tu aimerais faire mais qui te semble impossible ?
Oui… J’adorerais aller en Antarctique, et si je devais y aller, ce serait en voilier. Mais c’est extrêmement dangereux, et ça me fait très peur. Les mers du Sud m’attirent énormément.
Et un voyage rêvé, prévu bientôt ?
Si tout va bien, on va essayer de faire une tournée en Scandinavie cet été. L’idée, ce serait d’aller en Norvège et de remonter jusqu’au Svalbard, au Spitzberg. L’idée c’est de faire des concerts et une tournée comme on a fait. On sait pas encore, on est en train de faire le routing. On sera à Bergen et on va essayer de remonter tout l’archipel.
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