Tu as quand même une âme de nomade, de vagabond et pourtant tu t’es installé dans un arbre.
Oui, il y a une contradiction en moi que j’assume parfaitement, un drôle de paradoxe. Est-ce qu’on est plus heureux aux pieds de son arbre ou est-ce qu’on est plus heureux en allant voir ailleurs plus loin ? Ella Maillard disait « il faut aller voir ailleurs ». J’assume cette ambivalence, on pourrait dire que mon école a été celle des voyages. Les voyages forment la jeunesse, vraiment, j’ai eu la joie d’avoir une grosse période intense de nomadisme mais là je cherchais à m’enraciner. C’est pour ça que j’ai imaginé ce voyage immobile, ce voyage dans un arbre. Proust disait : « j’ai fait un merveilleux voyage à cheval sur les mots ». Eh bien moi j’ai fait un merveilleux voyage à cheval sur une branche, enfin c’était au niveau de la couronne de l’arbre, donc au niveau des mésanges et des sittelles, j’ai fait un merveilleux voyage dans un arbre. En restant immobile dans une cabane, j’avais plus de 200 espèces qui gravitent autour du chêne en permanence, plus de 200 merveilles qui venaient me visiter tous les jours. Je n’avais rien à faire.
C’est incroyable d’inverser le processus du voyage. On se dit « Ah, pour voir la merveille, il faut aller jusqu’au fin fond de l’Afghanistan. Pour voir la merveille, il faudrait aller en Amérique du Sud, en Patagonie, voir les grands glaciers, etc. » Moi, j’ai découvert que je pouvais prendre une loupe, la mettre sur la branche d’un chêne et descendre dans les petites forêts de lichen, descendre dans les mousses, découvrir la naissance d’un champignon, d’un amadouvier, sur la branche d’un chêne. Les petits mondes microscopiques d’un arbre sont merveilleux. Et puis j’avais aussi des jumelles et un peu de macro, donc j’observais les oiseaux, les écureuils, les chevreuils, les sangliers, les renards qui gravitaient autour de ma cabane.
Peut-être que ce qui m’ont le plus impressionné, parce que je me suis niché à leur hauteur, c’est les oiseaux. Ils mettent en éveil tous les sens, le son, l’œil, il y a même quelque chose d’assez étonnant à la fin du printemps quand les oiseaux traversaient la cabane. Ma cabane à 6 vitres que je peux ouvrir. Je sentais, même en fermant les yeux, le vent léger des ailes et quand vous sentez le vent léger que fait une aile de mésanges, vous vous dites que vous avez réussi à vous nicher auprès des oiseaux. J’ai trouvé que parmi les oiseaux j’avais ma place. Je ne sais pas si j’ai été adopté, ils devaient trouver que j’étais un drôle d’oiseau dans cet arbre. J’ai fait un voyage qui pouvait me rendre, comme mes autres voyages, très heureux.
Est-ce qu’on peut faire un peu le tour de ta cabane comment on y accède et tu peux nous faire une petite visite ?
Déjà on arrive sur une colline dans le Périgord Noir, ce sont des petits chênes rabougris et puis au milieu de ces petits chênes un peu en haut, il y a un chêne plus large sur la colline, c’est là que j’ai mis mon nid. On grimpe sur une échelle de corde assez rustique que j’ai fabriquée et ensuite 6 mètres de haut on arrive dans la couronne de l’arbre, ces branches, le fût et le tronc. Là j’ai un grand parquet, on rentre par une trappe, la trappe est dans le parquet donc on a l’impression de rentrer dans une autre dimension. Cette trappe est un peu magique. C’est la porte d’un rêve, d’ailleurs une cabane ça part toujours d’un rêve.
Une fois qu’on est à l’intérieur il y a des vitres partout, c’est conçu comme un phare. Tous les murs sont faits de vitres à petit carreau que j’ai récupéré. Je peux ouvrir 6 vitres, donc la lumière est partout. J’ai imaginé cette idée de vitre pour pouvoir être isolée tout en aillant en permanence un œil sur la forêt et pouvoir avoir aussi tout le temps la lumière du printemps. Je n’avais pas de montre, mon rythme s’est posé sur celui du soleil et celui du chêne. J’ai aussi un lit en mezzanine duquel je peux atteindre le toit de la cabane et dans ce toit, il y a un oculus, c’est-à-dire une vitre au sommet, un peu comme dans une yourte. Je peux sortir par le toit pour aller dans les branches supérieures, voir les nouveaux rameaux du printemps. Ce sont les différents étages de ma cabane et à l’intérieur j’ai des petites étagères, avec mes vêtements, des livres, des bocaux avec les réserves, ma farine de gland de chêne, un petit oratoire. Il y a aussi des bancs dans lesquels je range mes réserves de nourriture, une petite gazinière pour faire chauffer de l’eau ou pour faire cuire mes repas et un bureau de travail. Et enfin, une fenêtre qui ouvre sur une toute petite terrasse, qui est taillée en pointe comme la proue d’un bateau et qui s’avance sur une branche. J’y ai passé de très belles heures à observer, méditer, lire… en fait, c’est une rêverie immobile.
C’était une vie d’ermite quand même quelque part, tu t’es complètement retiré du monde ?
Oui, c’est un retrait du monde. C’était nécessaire, parce que dans mes tourments intérieurs, il y avait une forme de dépression. Je ne sais pas si c’est le bon mot, mais en tous les cas. Je peux dire qu’il fallait que je me retire de la pression du monde, celle de la vitesse, celle du bruit, celle des exigences, de la sollicitation permanente. On se demande parfois si le monde n’est pas devenu une grande notification. Alors j’ai souhaité me retirer des notifications permanentes et pouvoir être appelé uniquement par des choses simples : les espèces qui gravitent autour du chêne et le chêne lui-même.
J’aimerais revenir sur le fait de vouloir se retirer du monde, parce que tu as quand même la casquette d’aventurier et c’est vrai qu’on pense qu’un aventurier c’est toujours fort et là tu abordes cette fragilité et la santé mentale, c’est ce qui t’a mené sur cet arbre, c’est beau d’aborder cette fragilité-là.
Je ne sais pas, s’il y a pas beaucoup de courage à aborder cette fragilité, je crois que tout simplement c’est arrivé par nécessité. À un moment, il fallait que je mette des mots. Je ne savais pas mettre des mots sur un mal qui me rongeait, ça m’a pris du temps. On ne va pas faire de psychanalyse de divan sur l’aventure, mais lors de mes voyages peut-être que je fuyais quelque chose. Je ne veux pas analyser ça du tout, mais en tous cas, je pense que en venant dans cet arbre et en faisant ce voyage immobile au moins j’étais face à moi-même, face à mes démons je ne pouvais pas fuir les choses que j’avais à l’intérieur.
J’ai de nombreuses fois voulu aller au bout du monde mais là c’était l’occasion d’être un peu plus vrai. Qu’est-ce qu’il y a au bout de soi-même ? Qu’est-ce qu’on fait quand on est dans une cabane seul pendant 6 mois et qu’il faut faire le tour de soi-même ? On est face à ses vieux démons mais aussi avec ses beautés parce que quand on descend dans les bas-fonds de son âme… il y a aussi les profondeurs. L’arbre m’a montré que dans les baffons il y avait aussi une certaine profondeur, voilà pourquoi j’ai aimé ce mode de voyage immobile.
Les Grecs disaient l’otium. « On se retire des affaires ». Ce voyage c’est une forme d’otium, une forme de retrait, une forme de retraite. Je crois que c’est bon de se retirer un temps, quand ce n’est pas totalement subi évidemment. Je crois qu’il est bon de se retirer de temps en temps pour prendre de la hauteur. Et à 6 mètres de haut dans la forêt, c’est quand même bien de pouvoir prendre de la hauteur sur sa vie.
Et tu dirais que tu vas mieux aujourd’hui ?
Oui, je vais mieux. Grâce au chêne qui m’a donné cette leçon, à la manière des Fables de La Fontaine. C’est-à-dire que le chêne pousse sur son bois mort. De son bois mort, il fait son élévation. Des tréfonds de ses racines de plus en plus profondes, dans les bas-fonds, dans les profondeurs, dans la noirceur de la terre, il fait son élévation. C’est dans La fonction du poète de Victor Hugo : « toute idée humaine ou divine qui prend le passé pour racine, à pour feuillage l’avenir ». Alors voilà, on peut s’appuyer sur les tréfonds du passé, sur les difficultés, les tragédies de la vie. On peut aussi s’appuyer dans ces profondeurs-là ou dans ces baffons et essayer d’aller vers la lumière. C’est la leçon du chêne parce que lui, à chaque hiver, il perd tout puis de ses feuilles il fait de l’humus et de cet humus il recommence à faire des rameaux.
Très belle leçon effectivement. T’écouter comme ça, ça nous donne des forces.
C’est pour ça d’ailleurs qu’avec mon éditeur, on a fini par trouver comme titre Par la force des arbres parce qu’il y a une puissance dans les arbres et une fragilité. Les arbres ont cette petite fragilité, ils ont au bout de leurs petits rameaux comme des ruptures en cas de grosse tempête pour éviter qu’ils flanchent totalement comme dans la fable de Lafontaine. Après une tempête, on ramasse des branches, ce n’est pas des feuilles qu’on ramasse, c’est des toutes petites branches et on voit l’endroit où il y a une rupture. C’est génial l’arbre a prévu qu’en cas de fortes difficultés en cas de tragédie une manière de s’en sortir, plutôt que de flancher. Donc il y a des fragilités, il est obligé de perdre un peu, plutôt que de tout perdre.
Il y a plein de stratégies comme ça, moi j’aime bien cette chose improbable, il est enraciné, il ne bouge pas et il demande aux oiseaux, aux écureuils, aux martes, à tout ce petit monde qui gravite autour de lui de l’aider à se reproduire ailleurs. Et donc tout ce petit monde, les jets ont des cachettes, ils cachent des glands et ils les attrapent, ils peuvent attraper plusieurs glands et ils vont les disséminer loin ailleurs, ils les enterrent et les écureuils aussi. La reproduction se fait alors qu’ils sont immobiles. Ils sont quand même super ingénieux les arbres ! Et c’est pour ça que j’aimerais bien être un homme arbre c’est-à-dire être enraciné, tranquille et en même temps apaisé. On n’est jamais maître de sa fécondité, tout comme le chêne qui demande aux autres de s’en occuper. C’est des stratégies incroyables, parce que des chênes très costauds, très forts, des rois de forêts, peuvent être transportés par un geai ou par un écureuil à des kilomètres.
Et pour terminer, un peu ton quotidien dans cette cabane, c’était presque militaire ou comment t’étais organisée ?
Oui, il y avait quelque chose de militaire ou de monacal dans mon quotidien, mais quelque chose de très simple, rien de violent, levé et couché avec le soleil, un peu de sport matin et soir, de la méditation, de la lecture. Le gros de ma journée c’était l’observation, du micro, du macro dans la forêt. Le retour de l’attention à la beauté. C’est pour ça que j’ai souvent vu comparer ma cabane à une sorte de grand balcon sur la beauté du monde. C’est Julien Gracq qui avait écrit son livre “Un balcon en forêt” c’était ça. J’avais un merveilleux balcon en forêt. J’étais là à regarder pendant 4 mois ce fourmillement de merveille. C’était pour moi l’expérience qu’en étant attentif, en renouvelant son regard, en faisant l’effort de l’attention, on pouvait vraiment se pencher sur la merveille qui était si proche de nous.
J’ai vu que tu faisais de la sculpture sur bois aussi, c’est ce que t’as découvert au sommet de ton arbre ?
Oui, il fallait tromper un peu l’ennui, parce que parfois il ne se passe rien. Dans une cabane, on peut observer les fourmis pendant des heures, ou le débourrement de son chêne, mais c’est très lent. Donc j’avais des couteaux qui m’ont permis de faire des cuillères. Je me suis mis un peu à la sculpture, c’est vraiment sommaire. Des petites fourchettes et des cuillères, et je m’en servais ! C’est sympa de pouvoir faire avec du bois mort des petits objets. J’ai fabriqué ma cabane et j’aime bien ça : être dans l’action. Que la main puisse nourrir l’esprit et l’esprit puisse nourrir la main. Quand j’ai fait mes cuillères, il y a une sorte d’action de la main et une forme de méditation dans la cuillère. Il y a un geste répétitif et précis. Je ne dirais pas que ça trompe l’ennui, mais que ça le canalise en une activité qui peut être nécessaire, surtout si vous avez besoin d’une cuillère.
Et quand même cette idée de sculpture, de chêne, ça t’a porté ailleurs où tu n’avais pas forcément prévu d’aller au départ ?
Oui, ce chêne immobile m’a emmené à une sculpture étrange puisque j’ai taillé une pirogue. Ensuite, j’ai descendu la Loire avec pour faire une autre exploration en France, pour découvrir les merveilles des îles de la Loire. Pendant cinq semaines, en forêt, j’ai taillé avec la hache une grande pirogue de 4 mètres dans le tronc d’un chêne. Je crois que de la cuillère à la pirogue, il n’y avait qu’un pas.
À un moment, tu dis dans ta BD, au moment de mourir je vais me poser cette question est-ce que j’ai eu assez d’audace pour suivre mon étoile, tu en es où ?
C’est une grande question. Si je mourrai après cette interview, est-ce que je regretterai quelque chose ? C’est ça la question. Je n’ai pas grand-chose a regretter, évidemment, on fait des erreurs, on a ses échecs mais si la mort me saisissait maintenant, je voudrais pas me dire que j’ai manqué d’audace. Le seul courage que j’ai, c’est de reconnaître que je n’en ai pas beaucoup justement, et qui serait temps de se remuer le derrière pour faire un petit peu. La question c’est si je meurs maintenant est-ce que j’ai eu assez d’audace ? Je voudrais pas me poser cette question dans 30 ans.Je préfère me la poser maintenant, c’est lié à la conscience que la vie est brève.
Découvrez Par la force des arbres paru chez Rue de Sèvres et un entretien avec Édouard Cortès dans le AR71 qui porte en couverture le Mont-Fuji.
